Invité : Frank McKenna, Président suppléant, Valeurs Mobilières TD
Animateur : Peter Haynes, Directeur général et chef, Recherche, Structure des marchés et indices, Valeurs Mobilières TD
L’épisode 77 traite d’un large éventail de sujets géopolitiques, comme récente tentative d’assassinat du président Trump, les répercussions sur les marchés mondiaux de l’énergie de la décision des Émirats arabes unis de se retirer de l’OPEP, et la personne qui mène les négociations avec les États-Unis avec l’Iran. Frank discute de l’impasse et de la guerre d’attrition qu’est le conflit entre la Russie et l’Ukraine, qui est une victoire pour l’Ukraine, ainsi que des répercussions sur les gouvernements populistes de la défaite cuisante de la figure autoritaire Victor Orban en Hongrie. La conversation se tourne vers le Canada, où Frank discute de l’accession de Mark Carney à la majorité par des moyens détournés et de la façon dont cela modifiera le calcul pour l’élaboration des politiques du chef libéral et la stratégie de négociation relative à l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM). Il termine par une analyse des récentes annonces du premier ministre Carney concernant la création d’un fonds souverain et de la tenue prochaine d’un sommet mondial sur l’investissement dirigé par le gouvernement fédéral à Toronto en septembre, deux événements positifs pour le Canada.
| Chapitres: | |
|---|---|
| 0:48 | Tentative d’assassinat du président Trump |
| 5:58 | Qui négocie au nom de l’Iran? |
| 11:25 | Départ des Émirats arabes unis de l’OPEP |
| 13:38 | Le retour de l’Ukraine dans les dernières pages masque les récents succès de la guerre |
| 17:41 | Que signifie la défaite d’Orban pour les dirigeants populistes? |
| 30:35 | Carney répond aux menaces de Greer avant les pourparlers sur l’ACEUM |
| 32:22 | Explication du nouveau fonds souverain du Canada |
| 36:46 | Les récents investissements gagnants de Carney mettent en lumière le processus d’approbation |
Ce balado a été enregistré le 28 avril 2026.
Full transcript to come.
[MUSIQUE]
FRANK MCKENNA : Un accord de libre-échange nord-américain présente des avantages pour toutes les parties, et c’est ce vers quoi on devrait tendre. Je pense que c’est ce que souhaite le Canada.
PETER HAYNES : Bienvenue à l’épisode 77 de Géopolitique, un balado mensuel de Valeurs Mobilières TD. Je m’appelle Peter Haynes, j’anime ce podcast dans lequel je m’entretiens avec mon collègue, l’honorable Frank McKenna, sur des enjeux géopolitiques mondiaux.
Frank, je pense que vous le savez déjà, mais mon film préféré est le film Wall Street. Et bien sûr, il y a des millions de répliques qui sont devenues cultes dans notre secteur. Mais celle qui me vient à l’esprit, là tout de suite, c’est celle de Gordon Gekko, qui réveille Bud Fox un jour en lui disant : « L’argent ne dort jamais. » Je pense qu’on pourrait dire la même chose de la géopolitique. L’actualité ne s’arrête jamais.
Mais on va d’abord commencer par les nouvelles troublantes de la fin de semaine dernière, qui a été marquée par une troisième tentative d’assassinat contre le président Trump. Pour vous, s’agit-il d’un échec des services secrets ou d’une réussite? Êtes-vous surpris que le président ait autorisé les principaux membres de son administration ainsi que son vice-président à se retrouver tous ensemble réunis dans la même pièce à l’occasion d’un événement aussi anecdotique que le dîner des correspondants?
FRANK MCKENNA : Pour commencer, Peter, il faut savoir que l’ancien premier ministre Jean Chrétien s’est lui aussi vu attribuer une célèbre phrase sur l’argent : « rien ne file plus vite qu’un dollar ». Tous les gouvernements devraient garder cette réplique en tête. Pour moi, c’était une réussite pour la sécurité. La situation n’était pas si critique.
Il y avait des détecteurs de métaux, et cet individu les a contournés. Ce n’était pas comme s’il avait pu introduire des armes en douce. Il les a contournés à toute vitesse, mais il y avait encore plusieurs niveaux de sécurité. Il a ensuite été neutralisé. C’est pour ça qu’à mon avis, la situation n’avait rien de critique. La sécurité était assurée.
J’ai déjà assisté à cet événement. J’ai été à l’hôtel Hilton à l’occasion de cet événement Peter, et je dois vous faire part de mes observations. La première fois que je m’y suis rendu, tous les membres du gouvernement étaient présents, ainsi que de nombreux juges de la Cour suprême, chefs de la direction, les dirigeants de toutes les grandes chaînes de télévision, le président et le vice-président. Ma première réaction a été de me dire : « Mon Dieu, si une bombe explosait ici, elle ferait disparaître l’ensemble des décideurs des États-Unis d’Amérique. » Ça remonte à quelque temps déjà, mais j’ai toujours eu le sentiment que c’était une situation très dangereuse.
La circulation est totalement libre là-bas. J’étais assis à une table en tant qu’ambassadeur fraîchement nommé. J’ai profité d’une pause pour m’approcher et serrer la main du vice-président Cheney, puis j’ai croisé Barack Obama qui se promenait dans la salle; je lui ai serré la main et j’ai échangé quelques mots avec lui. On pouvait aller de partout. Ce qui est formidable, c’est qu’on peut rencontrer n’importe qui et avoir toutes sortes de conversations. C’est pourquoi je pense que le personnel de sécurité fait un travail remarquable, malgré des conditions particulièrement difficiles.
D’ailleurs, celles et ceux qui regardent la télévision se souviendront peut-être d’une série intitulée Survivant, dans laquelle une personne était toujours désignée pour prendre la relève dans l’ordre de succession. Eh bien, il n’y avait tout simplement pas de survivant désigné là-bas. Le survivant désigné en dernier ressort était Chuck Grassley, alors âgé de 92 ans. Il aurait fini par devenir président des États-Unis si cette table d’honneur avait été décimée. Je pense donc que c’est assez instructif.
J’ajouterais, Peter, que je pense que c’est… c’est une situation très triste, mais je crois qu’elle illustre différents facteurs qui se recoupent, notamment la polarisation aux États-Unis. Les passions sont exacerbées, très vives. Tout ça est attisé par les réseaux sociaux.
Vous pouvez suivre les sources totalitaires qui vous plaisent sur les réseaux sociaux, sans jamais avoir à écouter quiconque ayant un point de vue plus modéré. Vous pouvez tout simplement entendre ce que vous voulez entendre. Tout ça s’ajoute au problème de la prévalence des armes à feu, on ne va pas se mentir. On parle d’un pays qui compte plus d’armes à feu que d’habitants. Et bien sûr, tout le monde peut facilement s’en procurer.
On a pu voir que ce n’est pas une question de parti politique, contrairement à ce que certains voudraient faire croire. Ça fait longtemps que ça dure : l’assassinat de Charlie Kirk; la tentative d’assassinat contre le président Trump; l’agression du mari de Nancy Pelosi, Steve Scalise; Gabby Giffords, gravement blessée; Gretchen Whitmer, victime d’une tentative d’enlèvement; Josh Shapiro, dont la maison a été incendiée; la présidente de la Chambre des représentants du Minnesota, Melissa Hortman, et son mari, tous deux assassinés; ainsi que le sénateur de l’État du Minnesota, John Hoffman, et son épouse. Ce n’est donc pas une nouveauté, malheureusement. C’est tragique. Dieu merci, cette fois-ci l’issue n’a pas été la plus dramatique.
PETER HAYNES : Oui. On peut très légitimement se demander si ça pourrait refroidir les gens de se lancer dans la vie politique. Je sais qu’une grande partie de votre vie a été consacrée à la vie publique. Et je me souviens qu’un jour, vous m’aviez expliqué que les mesures de sécurité dépendaient des niveaux de menace.
FRANK MCKENNA : Exactement. Quand je venais à Toronto en tant que premier ministre du Nouveau-Brunswick à la recherche d’emplois, c’était toujours la Police provinciale de l’Ontario et Bob Rae qui venaient me chercher. Peterson plaisantait souvent sur le fait que la police de l’Ontario m’escortait partout pour que je puisse délocaliser des emplois de l’Ontario vers le Nouveau-Brunswick.
Et chez moi, au Nouveau-Brunswick, je n’avais aucune sécurité. Je marchais seul jusqu’au travail tous les matins. De manière assez regrettable, quiconque avait une revendication auprès du gouvernement me suivait. Et au moment d’entrer dans le bâtiment du gouvernement, j’avais une liste longue comme le fleuve Mackenzie à régler.
J’en profite pour aborder un point, car, comme on pouvait s’y attendre, le président Trump s’est empressé de réagir en affirmant que s’il avait disposé de sa somptueuse salle de bal, la meilleure qui soit, tout ça ne serait jamais arrivé. C’est totalement faux. Cet hôtel Hilton est fabuleux. Il se trouve juste en haut de la rue de la Maison Blanche. On peut presque s’y rendre à pied. Cet événement a toujours eu lieu là-bas.
Même après son agrandissement, la salle de bal ne pourrait accueillir qu’environ 999 convives. Environ 2 600 personnes participent au dîner des correspondants. La salle de bal n’aurait tout simplement pas la capacité suffisante. De plus, l’idée qu’un lieu de la Maison-Blanche soit utilisé pour organiser un événement privé ne tient pas vraiment la route non plus. On peut dire ce qu’on veut, mais le Hilton est un excellent lieu pour cet événement.
PETER HAYNES : Oui. Je serai à Washington demain. Je vais assurément me balader pour voir à quoi ressemblent les environs. J’aimerais attirer votre attention sur les derniers développements de la guerre en Iran. La couverture médiatique au Moyen-Orient donne à penser que le Corps des gardiens de la révolution islamique dirigerait de facto le pays et que le nouvel ayatollah serait toujours affaibli à la suite des blessures qu’il a subies lors des bombardements qui ont coûté la vie à son père, l’ayatollah Khomeini.
Le secrétaire d’État, Marco Rubio, a récemment déclaré que l’un des défis liés aux négociations avec l’Iran consistait à déterminer qui était aux commandes et qui prenait les décisions. Il est vrai que le CGRI peut être considéré comme un interlocuteur difficile. On dit qu’ils sont plus radicaux et plus enclins à conclure un accord avec les États-Unis. Frank, qui est actuellement aux commandes en Iran, comment pensez-vous que les négociations vont se dérouler à partir de maintenant?
FRANK MCKENNA : Je pense qu’il y a plus d’une personne aux commandes. Le CGRI évidemment, et certainement le président du Parlement. Mais je tiens à souligner deux ou trois éléments, car cet événement s’avère être un fait d’actualité extraordinaire sur la scène internationale et risque fort de se transformer en un véritable bourbier pour les États-Unis.
Je pense que la politique américaine à l’égard de l’Iran, qui remonte à plusieurs années, a entraîné un certain nombre de conséquences imprévues. Si l’on remonte à 1953, la CIA a renversé le gouvernement iranien et a fini par installer le Shah. Ce coup d’État a provoqué une vive contestation au sein de la population, et le Shah a finalement été chassé du pouvoir dans les années 1970.
Saddam Hussein a envahi le pays en 1980. S’en est suivie une guerre de huit ans. Plus d’un million de personnes ont été tuées dans ce conflit, et toute l’attention de l’Iran était alors focalisée sur l’Irak. Les États-Unis se sont occupés de l’Irak comme on le sait, de sorte que l’Iran s’est retrouvé sans ennemi naturel au Moyen-Orient.
Ensuite, Barack Obama a négocié l’accord sur le programme nucléaire iranien visant à empêcher Téhéran de se doter de l’arme nucléaire et à interrompre son programme d’enrichissement. Trump a mis fin à cet accord, je crois que c’était en 2019. Les Iraniens n’avaient dès lors aucune raison objective de poursuivre la décélération de leur programme d’enrichissement.
On a fini par en arriver à cette soi-disant invasion de l’Iran, ou appelez ça comme vous voulez. Résultat : pour l’instant, le détroit d’Ormuz, par lequel transitent 20 % des approvisionnements mondiaux en pétrole, ainsi que l’aluminium, la potasse et tout le reste, est fermé. Je crois qu’il n’y a plus qu’un seul bateau qui passe par jour, contre 125 auparavant. Il était ouvert avant la guerre, et voilà qu’il est désormais fermé.
Pour ce qui est de faire plier l’Iran, les États-Unis, soucieux de faire face à la flambée des prix du pétrole, ont fini par lever les sanctions sur le pétrole transporté par voie maritime que l’Iran détenait à bord de ses navires, ce qui a permis à Téhéran d’empocher 14 milliards de dollars.
Quant à la hausse spectaculaire du prix du pétrole, l’Iran, qui en tirait auparavant 100 millions de dollars par jour, en tire désormais 170 millions par jour. Ainsi, beaucoup de conséquences imprévues se sont produites, ce qui a malheureusement rendu la situation très difficile à gérer.
On passe un peu de temps sur l’Iran, parce qu’il y a des choses que les gens doivent savoir. On ne parle pas d’un pays du tiers monde. On parle d’une puissance économique majeure. Le pays figurerait parmi les trois ou quatre principales puissances mondiales en ce qui concerne les réserves de pétrole et de gaz, et sa population est très sécularisée et très instruite. La main-d’œuvre iranienne est l’une des plus qualifiées au monde.
Le taux d’alphabétisme en Iran est de 94 %, ce qui est assez incroyable. Le pays est un chef de file mondial des STIM, qui se classe au cinquième rang mondial pour le nombre de diplômés dans ce domaine. Dans le domaine de l’ingénierie, l’Iran occupe le troisième rang mondial pour la formation d’ingénieurs, ce qui est tout à fait remarquable. De plus, 70 % des diplômés en sciences et en génie en Iran sont des femmes, l’un des taux les plus élevés au monde.
Tout ça pour dire qu’on ne parle pas d’un pays du tiers monde. C’est un pays de 93 millions d’habitants. Une civilisation ancienne et fière. Je pense que les États-Unis ont ouvert une boîte de Pandore à laquelle ils n’étaient pas vraiment préparés. Je ne sais pas comment tout ça va se finir, mais jusqu’à présent, je trouve que la résilience des Iraniens a probablement surpassé la patience des Américains.
PETER HAYNES : On entend souvent dire qu’Israël souhaite, au fond, anéantir les capacités de l’Iran dans la région. Les Américains, quant à eux, ont peut-être des objectifs légèrement différents. Un accord est-il possible? Que va-t-il se passer quand les Américains vont se retirer? Que va faire Israël?
FRANK MCKENNA : Oui, je pense qu’ils vont mettre leurs divergences de côté, car ils ont besoin l’un de l’autre. Mais il ne fait aucun doute qu’Israël cherche à affaiblir la puissance militaire des groupes satellites du Hezbollah, du Hamas et des Houthis. Je crains qu’il ne soit pas possible de les anéantir, mais on a constaté un taux de réussite spectaculaire à cet égard.
Les États-Unis ont également des motivations qui leur sont propres. Je pense qu’ils s’intéressent bien davantage à la menace nucléaire, mais aussi aux conséquences géopolitiques. Ils se font des ennemis au Moyen-Orient, en Asie, en Europe et partout dans le monde.
La population américaine n’est pas contente. La base MAGA est divisée. L’administration est donc fortement poussée à trouver une issue, peut-être avant même que les Israéliens ne soient prêts à y consentir. À mon avis, certaines discussions s’annoncent difficiles. Mais au bout du compte, ils ont besoin l’un de l’autre, et ils trouveront bien un moyen de s’entendre.
PETER HAYNES : Frank, des nouvelles concernant l’OPEP nous sont parvenues aujourd’hui, au moment même où l’on enregistre ce balado. Les Émirats arabes unis viennent d’annoncer qu’ils prévoient de sortir de l’OPEP, je crois, vendredi de cette semaine. Ils ont fait savoir qu’ils y réfléchissaient depuis un certain temps et que le moment semblait opportun, en pleine guerre.
Quelles vont être les conséquences pour l’avenir de l’OPEP en tant qu’organisation? Est-ce le premier domino à tomber? D’autre part, en ce qui concerne le prix du pétrole à long terme, est-il important que les Émirats arabes unis soient désormais autonomes plutôt que sous le contrôle de l’OPEP?
FRANK MCKENNA : Je pense que ce n’est pas le premier domino à tomber, puisque le Qatar a fini par se retirer. C’est une énième conséquence inattendue de la guerre avec l’Iran. Les Émirats arabes unis se font écraser. Ils se font malmener. Leur secteur touristique est en difficulté, tout comme leurs installations de production.
Comme vous l’avez sans doute remarqué la semaine dernière, ils ont approché les États-Unis en vue d’obtenir un prêt, car ils s’inquiètent de ne pas pouvoir honorer leurs obligations libellées en dollars américains. Ce sont sans doute eux qui ont le plus souffert dans la région. Leur objectif désormais est de générer davantage d’argent.
Tant qu’ils font partie de l’OPEP, ils sont tenus de se conformer au prix qui a été convenu, mais s’ils n’en font plus partie, ils peuvent produire plus de pétrole et le vendre à des prix plus élevés. Voilà ce qu’il en est. Ils veulent gagner plus d’argent.
Il en résultera sans doute, je suppose, une augmentation de l’offre de pétrole sur le marché mondial. Là encore, plusieurs facteurs entrent en jeu, et on ne sait pas comment les choses vont évoluer ni si le pétrole vénézuélien va arriver en plus grande quantité sur le marché.
Que va faire l’Irak en Iran? L’Iran possède l’un des plus grands réservoirs de pétrole et de gaz au monde. Si les Iraniens peuvent exploiter correctement ces ressources, ils pourraient abonder le monde de pétrole et de gaz. Quant à la Russie, sera-t-elle en mesure d’extraire et d’exporter la totalité de son pétrole et de son gaz? Mais je dirais qu’à première vue, il semblerait en fin de compte que davantage de barils de pétrole entrent sur le marché mondial, ce qui va avoir des répercussions sur les prix.
PETER HAYNES : Oui. Je pense qu’on va mettre cette discussion de côté pour voir comment les choses évoluent, puis on y reviendra. À vrai dire, la conséquence la plus importante de la guerre au Moyen-Orient est peut-être qu’elle a complètement éclipsé la guerre en Ukraine dans l’actualité mondiale. Frank, y a-t-il à ce jour des avancées notables dans ce conflit?
FRANK MCKENNA : Je pense qu’il se passe beaucoup de choses sur ce front, et je suis ravi que vous en parliez. Premièrement, l’une des conséquences regrettables de la guerre avec l’Iran est que Téhéran tire davantage profit du pétrole qu’il produit, tout comme la Russie. La Russie est aujourd’hui pratiquement sous perfusion en raison de la flambée des prix du pétrole. C’est donc probablement une bonne chose pour eux.
Mais dans l’ensemble, je dirais que la Russie est en position défavorable dans la guerre avec l’Ukraine. On n’en parle peut-être pas beaucoup, car les États-Unis sont totalement accaparés par d’autres sujets, mais cette année, l’Ukraine a non seulement tenu tête aux Russes, mais elle est en train de les faire reculer. Qui plus est, le pays va désormais pouvoir obtenir 90 milliards de dollars de prêt de l’UE grâce à la défaite d’Orbán.
L’Ukraine a également apporté sa contribution au Moyen-Orient. Elle s’est fait de nombreux amis. Des Ukrainiens ont été envoyés au Moyen-Orient pour former leurs partenaires de la région à la conduite de la guerre des drones et aux moyens de s’en défendre. Ça leur a valu beaucoup de reconnaissance et de soutien de la part des pays du Moyen-Orient.
Ça leur a permis de se faire beaucoup de nouveaux amis. Ils disposent désormais d’armes très sophistiquées que les Américains refusaient de leur fournir. Les Ukrainiens fabriquent des pièces d’artillerie à longue portée capables de détruire les raffineries de pétrole russes et de paralyser leurs ports. Une grande partie de la production Russe est donc à l’arrêt,
et le pays commence à s’enliser. Après quatre ans, aucun progrès n’a été fait sur le front. Le Washington Post a publié aujourd’hui un article intéressant intitulé « L’Ukraine a essuyé le coup le plus dur de la Russie », et elle tient à faire part de ses enseignements à l’Europe. Les Européens montent également au créneau, en apportant leur soutien financier, en se montrant beaucoup plus fermes et en apportant leur soutien aux Ukrainiens. Sans oublier les 90 milliards d’euros de prêt.
Mais ce qui est intéressant, c’est que la Russie est désormais fragilisée, tandis que l’Ukraine a le vent en poupe auprès du reste du monde. Kiev vient de conclure un accord avec une entreprise canadienne pour lui fournir la propriété intellectuelle nécessaire à la fabrication de drones, si j’ai bien compris, à Hamilton. Les Ukrainiens coopèrent actuellement avec l’Europe pour renforcer leurs capacités de production.
Les Européens découvrent aujourd’hui, grâce à l’Ukraine, que les drones sont à l’origine de 92 % des destructions de cibles réalisées par certaines brigades, contre 3 % pour l’artillerie. Ça en dit long sur le tournant qu’a pris cette guerre, et ce tournant a joué en faveur des Ukrainiens.
La Russie, quant à elle, semble en pleine hémorragie, si je puis dire. Elle perd jusqu’à 40 000 soldats par mois. Les Russes sont incapables de suivre le rythme et de remplacer ces pertes humaines sur le front. Leur économie est à feu et à sang. La moitié du budget de l’État est consacrée à la guerre, plus que l’éducation et les soins de santé combinés.
Ce n’est pas surprenant, mais c’est tout de même choquant. La cote de popularité de Poutine, qui, bien sûr, dans un pays comme la Russie, n’a aucune valeur, mais qui se situe habituellement entre 80 % et 90 %, a désormais chuté de 25 % à 30 %. La Russie perd clairement du terrain dans cette guerre. Ils ne progressent pas. Ils perdent énormément d’hommes. Et l’Ukraine est en train de leur imposer un match nul. Aux échecs, on parlerait de « pat ».
De son côté, l’Ukraine est en passe de s’imposer comme l’une des grandes puissances militaires mondiales. Il n’y a probablement aucun autre pays au monde avec autant d’expérience du combat réel. Ils élaborent des armes adaptées à la guerre moderne et recourent à la technologie. Alors, c’est en quelque sorte un mal pour un bien.
PETER HAYNES : Frank, je suis très heureux que vous ayez abordé le sujet des drones, car j’écoutais justement un balado dans lequel un général à la retraite de l’armée américaine déclarait qu’il serait incapable de mener une opération terrestre aujourd’hui, tant la guerre a changé avec l’arrivée des drones.
FRANK MCKENNA : Oui.
PETER HAYNES : Il a dit que cet élément changeait complètement les règles du jeu. C’est une excellente nouvelle pour l’Ukraine, et bien sûr, on continuera à suivre la situation avec intérêt. En parlant de l’Europe de l’Est, vous avez mentionné Orban.
Des élections majeures se sont tenues en Hongrie, et l’ancien premier ministre Viktor Orbán a reconnu sa défaite. C’était une victoire de la démocratie sur la dictature. Et l’un des facteurs clés de cette victoire a été le rôle joué par le journalisme indépendant, qui a permis d’assurer une bonne circulation de l’information au sujet des candidats.
Frank, êtes-vous surpris qu’après seize ans à la tête d’un régime toujours plus autoritaire, Orban ait accepté si facilement sa défaite face au parti Tisza de Peter Magyar? Quelle importance revêt sa démission du Parlement, qu’il a annoncée, si je ne me trompe pas, cette semaine?
FRANK MCKENNA : Il n’avait pas vraiment le choix. C’était une défaite cuisante. Il y aurait eu une révolution s’il n’avait pas démissionné. C’était une élection importante. Une élection parlementaire importante, mais aussi un mandat présidentiel. Tout ça dans un pays qui avait connu un découpage électoral qui ferait rougir les États-Unis, ainsi qu’une répression flagrante à l’encontre de la presse. Les électeurs ont envoyé un message clair.
C’est une excellente nouvelle pour l’Europe et pour le monde. C’était une véritable épine dans le pied des pays européens, au sein d’un groupe qui met un point d’honneur à rechercher le consensus. Il était constamment à contre-courant, à la fois un allié pro-russe d’un côté et un fervent partisan de Trump de l’autre. JD Vance s’est rendu sur place pendant la semaine des élections pour tenter de rallier les troupes. Cette défaite est aussi un camouflet pour lui.
Mais les États-Unis ont les mêmes problèmes, à savoir le découpage des circonscriptions électorales. Quel que soit le parti qui s’y livre, c’est inacceptable. La Virginie a tort. La Floride a tort, le Texas, la Californie aussi. Les élections ne devraient pas se dérouler de la sorte.
Quant à la presse… huit des dix médias les plus influents aux États-Unis sont des partisans du mouvement MAGA. Je parle des Joe Rogans, des Candace Owens, de Fox News, de Newsmax, etc. Ainsi, la plupart des informations proviennent d’un seul camp.
Sans oublier Ellison, l’ami de Trump, qui va probablement finir par contrôler CNN par l’intermédiaire de Paramount. L’une des seules sources d’information indépendantes aux États-Unis risque de disparaître. C’est pourquoi tous les citoyens du monde doivent se battre pour une presse indépendante. Une presse qui n’est ni de gauche ni de droite. Une presse objective, qui se concentre sur les faits.
PETER HAYNES : Pensez-vous que le débat actuel dans les milieux éditoriaux hongrois porte sur le fait de savoir si le pays est réellement capable de se remettre du gouffre dans lequel Orbán l’a plongé, notamment sur le plan économique et en ce qui concerne ses relations avec l’Occident? Pensez-vous que le pays puisse se relever?
FRANK MCKENNA : Oui, tout à fait. On le voit déjà au sein de l’Union européenne. Encore une fois, la Hongrie retrouve un rôle constructif au sein de l’UE. Je passe beaucoup de temps en Hongrie. J’ai siégé au sein d’un conseil d’administration hongrois pendant des années. C’est un pays que j’admire énormément. Ses habitants sont des gens vraiment formidables et courageux, l’économie est prospère, et je pense que tout ira pour le mieux à présent qu’ils ont renoué avec un gouvernement démocratiquement élu.
PETER HAYNES : À votre avis, qu’est-ce que ça signifie pour les mouvements populistes dans d’autres pays? On va commencer en Europe, comme au Royaume-Uni avec Nigel Farage, en Italie, en France, puis, bien sûr, aux États-Unis.
FRANK MCKENNA : Eh bien, je pense que le vent a clairement tourné, et qu’il continuera à tourner. Différents gouvernements sont élus en Amérique latine. Toutefois, du côté des manchettes, cette situation a des répercussions pour Meloni en Italie, Le Pen en France, Farage au Royaume-Uni, et tous ces responsables politiques. Y compris Poilievre au Canada. Toutes et tous vont désormais prendre leurs distances avec le mouvement MAGA et Trump, car si cette affiliation a pu être perçue favorablement à un moment donné, c’est une véritable épine dans le pied aujourd’hui. Dans le monde entier.
Je sais que Trump a le respect des personnes qui ont voté pour lui et qui le soutiennent aux États-Unis. Je ne vais donc pas parler pour eux. Mais je dirais que, partout dans le monde, son image est délétère. Et les responsables qui ont été associés à lui prennent tous leurs distances.
PETER HAYNES : La tendance s’est rapidement inversée, c’est certain. On va maintenant parler de l’Amérique du Nord Frank. Pour la première fois dans l’histoire de la politique canadienne, un gouvernement minoritaire est devenu majoritaire à l’issue d’élections partielles. En réalité, ce sont les changements d’allégeance au sein des autres partis qui ont permis au Parti libéral du premier ministre Carney d’obtenir la majorité.
Je sais qu’on a déjà parlé des changements de partis et du fait que ces événements surviennent de temps à autre dans divers gouvernements au Canada, mais j’aimerais savoir ce que vous pensez des rumeurs qui circulent selon lesquelles il pourrait y avoir cinq ou dix défections supplémentaires. Pensez-vous que ce soit probable? J’aimerais également que vous nous expliquiez en quoi le calcul politique du premier ministre Carney va évoluer maintenant qu’il sait qu’il restera à la tête du gouvernement au moins jusqu’en 2029.
FRANK MCKENNA : Tout le monde fait mine d’être sous le choc. Ça n’a rien de nouveau. Les changements de partis se font depuis des décennies. C’est une composante parfaitement légitime du système de Westminster. Je me souviens de l’époque où Jack Horner avait rejoint les libéraux en Alberta, alors dirigés par Jean Chrétien. David Emerson, un éminent ministre libéral, a rejoint les rangs des conservateurs sous le gouvernement Harper. Belinda Stronach a fait de même. Les exemples ne manquent pas.
Je me souviens qu’au Nouveau-Brunswick, juste avant mon élection, les libéraux et les conservateurs étaient presque à égalité. Puis, Robert McCready a quitté le Parti libéral pour rejoindre les conservateurs et devenir président de la Chambre, leur permettant ainsi d’obtenir la majorité dont ils avaient besoin.
J’ai été élu un an ou deux après, et j’ai demandé à l’un des membres, pourquoi McCready avait fait ça. Il m’a dit : « Frank, c’est parce qu’il a été le premier à s’être vu proposer le poste. » Il a ajouté que n’importe lequel d’entre nous aurait accepté cette offre de devenir président de la Chambre avec un salaire plus élevé si on nous l’avait proposée. Ce n’est pas inhabituel.
Ce que ça dit du système canadien, c’est notamment que notre pays n’est, dans l’ensemble, pas un pays polarisé. Les différences entre les conservateurs, les libéraux et le NPD ne sont pas si importantes. Évidemment qu’il y a des différences. Mais elles ne sont pas spectaculaires. Les partis ne nourrissent pas de haine viscérale les uns envers les autres.
Quant à votre question concernant d’éventuelles nouvelles défections, je n’en ai pas connaissance. Je parle souvent aux ministres du gouvernement, bien sûr, et je n’ai rien entendu à ce sujet pour le moment. Les libéraux vont tenter de ravir le siège du NPD au Québec, celui de Boulerice, qui a récemment démissionné pour se présenter aux élections provinciales.
C’est un siège très à gauche, mais les libéraux vont certainement tout faire pour le remporter. Ils sont arrivés en deuxième position lors des dernières élections dans cette circonscription, et d’autres pourraient rejoindre leurs rangs.
Qu’est-ce que ça signifie? Ça devrait rassurer Carney quant à sa capacité à mener à bien des actions plus complexes. De plus, ça devrait entraîner une modification du système des comités qui, lorsqu’ils sont présidés par des partis d’opposition, ont tendance à faire obstruction et à ralentir l’ensemble du programme législatif. Ainsi, le programme législatif pourra être mené plus efficacement, et le gouvernement pourra agir avec plus d’audace.
PETER HAYNES : Frank, que pensez-vous de l’argument avancé par le camp de Poilievre ces dernières semaines, alors qu’on assistait à ces changements d’allégeance, selon lequel si vous avez obtenu les suffrages de votre circonscription pour représenter un parti donné à Ottawa, vous devriez, lorsque vous décidez de rejoindre un autre parti, repasser devant les électeurs?
FRANK MCKENNA : Eh bien, moi, je n’y ai jamais cru. Je pense qu’on élit des personnes pour leur bon jugement, et qu’on les respecte pour ça. Vous pourrez les sanctionner lors des prochaines élections. Ils doivent prendre leurs responsabilités. Et si vous désapprouvez ce qu’ils ont fait, vous pouvez les sanctionner dans les urnes.
C’est également la raison pour laquelle je ne suis pas favorable aux référendums Peter. On élit les gens pour leur bon jugement. Chacun doit prendre une décision, s’y tenir et être jugé sur cette décision. Il ne faut pas se réfugier derrière un référendum pour éviter de prendre soi-même une décision difficile.
Par conséquent, je n’adhère pas à cet argument. Je pense que ce sont les électeurs qui tranchent dans les circonscriptions. Si certains pensent qu’ils risquent de perdre leur siège en changeant de parti, ils ne le feront pas. Mais si les électeurs les élisent lors des prochaines élections, c’est qu’ils étaient probablement représentatifs de l’ensemble de la circonscription.
PETER HAYNES : Frank, vous avez utilisé le mot « référendum ». Je ne voulais pas utiliser ce mot de tout le balado… J’essayais d’éviter ce sujet. Cependant, il y a une chose qui m’intrigue, et je me disais que ça pourrait être lié au fait que… étant donné que Carney dispose désormais d’une majorité, va-t-il changer de ton lorsqu’il s’agira de répondre à certaines déclarations faites récemment aux États-Unis par leur représentant au commerce, Jamieson Greer, qui a proféré des menaces à l’encontre du Canada devant le Congrès, laissant entendre qu’il allait demander des mesures coercitives contre notre pays pour faire face à l’interdiction des vins et spiritueux en vigueur depuis un an maintenant dans certaines provinces canadiennes?
Voici ce qu’a déclaré le premier ministre à ce sujet. Je cite : « Vous savez ce qui est irritant? Un droit de douane de 50 % sur l’acier, de 50 % sur l’aluminium, de 25 % sur les automobiles, tous les droits de douane sur les produits forestiers. Ce sont plus que des irritants. Ce sont des violations de notre accord commercial. » Peut-on comparer les propos tenus par Greer devant le Congrès à ceux tenus plus récemment par Carney? En d’autres termes, si les droits de douane sectoriels évoqués par Carney constituent une violation de l’ACEUM, l’interdiction sur l’alcool en est-elle une?
FRANK MCKENNA : Je pense que les esprits vont s’échauffer encore davantage à l’approche de la phase de négociation. Le président Trump prend un malin plaisir à mettre la pression sur ses interlocuteurs avant d’entamer des négociations. C’est sa façon de faire. Il le dit lui-même.
Et son entourage a l’impression de devoir plaire à un seul et unique interlocuteur, qu’il s’agisse de l’ambassadeur Hoekstra ici au Canada, de Greer ou encore de Howard Lutnik. Ils ressentent le besoin de recourir à une rhétorique extrême, à un langage belliqueux et à des menaces, car c’est ce que Trump attend de ses partisans. Si vous n’êtes pas capable de faire preuve d’agressivité verbale, vous ne resterez probablement pas longtemps en poste.
Mais oui, ça vaut la peine de le redire, Peter : on est les victimes dans cette histoire. On n’a pas commencé cette querelle. On a signé un accord. Trump a négocié un accord et l’a qualifié de « meilleur accord jamais conclu ». Ce sont les États-Unis qui le violent. Ils ont choisi de retirer des éléments de l’accord et d’imposer des droits de douane sur l’acier, l’aluminium et les automobiles. Ils ont mis fin à l’accord sur l’automobile, qui était pourtant très avantageux pour tous les acteurs du secteur.
Le Wall Street Journal consacre aujourd’hui un article quant au fait que plusieurs fabricants automobiles étrangers proposant des véhicules à faible coût soient contraints de quitter les États-Unis en raison de la guerre tarifaire qui fait rage. Ce sont donc les États-Unis qui ont choisi de mener ce combat. Les Canadiens ont simplement riposté. Ils ont cessé de se rendre aux États-Unis, ce qui leur a coûté des milliards de dollars. Vous ne pouvez pas ordonner aux gens de retourner dans un endroit où ils ne se sentent pas les bienvenus.
Les provinces ne sont pas le gouvernement fédéral, et ce n’est pas le gouvernement fédéral qui est à l’origine de cette décision. Elles ont commencé à retirer les bouteilles d’alcool de leurs rayons. Elles ont tout à fait le droit de le faire. Elles les remettront toutes en rayon une fois que cette situation sera réglée.
Tout ce qu’on souhaite, c’est s’asseoir à la table des négociations, afin que les Américains puissent faire valoir leurs revendications et qu’on puisse faire valoir les nôtres. Sans oublier d’autres questions importantes comme les relations en matière de sécurité, les minerais stratégiques, le trafic d’armes à la frontière, etc. Pour l’instant, tout ce qu’on voit, ce sont des invectives, sans qu’aucune véritable négociation ne soit engagée sur les questions qui comptent vraiment.
On sait ce que les Américains veulent. Ils veulent sûrement une forme d’ACEUM dans le cadre duquel ils feraient payer un droit d’entrée à leur parc. Ils veulent aussi des droits de douane sectoriels particulièrement élevés sur l’acier, l’aluminium, le bois d’œuvre résineux et d’autres produits pour protéger ces secteurs de leur économie.
Quant à nous, on veut exactement le contraire. On veut un accès libre de droits de douane. De notre côté, on souhaite continuer à garantir la sécurité énergétique des États-Unis, à être leur partenaire en matière de défense, à être leur plus gros acheteur de marchandises et à leur fournir les matériaux essentiels qu’ils utilisent pour créer des emplois.
S’il est bien élaboré, un accord de libre-échange nord-américain présente des avantages pour toutes les parties, et c’est ce vers quoi on devrait tendre. Je pense que c’est ce que souhaite le Canada. Mais j’admire nos dirigeants politiques, qu’ils soient conservateurs, libéraux ou néo-démocrates, pour avoir fait front commun et défendu les intérêts du Canada. De même, je salue la retenue dont ils font preuve dans leurs discours et le fait qu’ils ne se laissent pas piéger par les propos incendiaires qui sont proférés.
PETER HAYNES : À l’approche de ces négociations, qui vont se dérouler prochainement, le premier ministre Mark Carney a créé, tout comme l’avait fait le premier ministre en place à l’époque des dernières négociations, le Comité consultatif sur les relations économiques entre le Canada et les États-Unis.
Pourriez-vous expliquer à nos auditeurs quel rôle ce comité joue réellement dans le processus de négociation par rapport, par exemple, au ministre LeBlanc ou à l’ambassadeur Wiseman? Et pensez-vous que ce Comité consultatif soit représentatif des chefs d’entreprise canadiens, comme ça a été annoncé?
FRANK MCKENNA : Tout d’abord, ce Comité joue plusieurs rôles. Le premier est celui d’offrir des conseils. Il ne s’agira pas d’un comité de négociation. Pas du tout. Mais c’est en quelque sorte une source de rétroaction.
Ensuite, ça va permettre au gouvernement de se donner bonne conscience en affirmant qu’il est à l’écoute d’un groupe représentatif de Canadiens. D’ailleurs, ce comité ne concerne pas uniquement le monde des affaires. Il englobe la communauté autochtone, la communauté ouvrière, ainsi que divers secteurs culturels à travers le pays, etc. Ainsi, le gouvernement peut, pour ainsi dire, se retrancher derrière ce comité pour mener des négociations difficiles, mais ce n’est pas lui qui mènera les négociations.
J’ai jeté un œil à la liste. Il y a des personnes compétentes, vraiment solides et crédibles, issues de tous les horizons politiques. Je pense donc que ce comité remplira parfaitement sa mission, mais il ne faudrait en aucun cas le considérer comme un élément central de notre stratégie de négociation.
PETER HAYNES : Alors, nos négociateurs réunissent le groupe toutes les deux semaines pour organiser une visioconférence et discuter en toute confiance de l’état des négociations et des points sensibles à aborder? C’est comme ça que ça va se passer? Ils ne mènent pas les négociations eux-mêmes, mais ils savent comment les choses avancent. C’est ça?
FRANK MCKENNA : Exactement. C’est ce qui s’est passé la dernière fois aussi. C’est un moyen de tenir tout le monde au courant de ce qu’il se passe. C’est tout à fait ça.
PETER HAYNES : OK. On va continuer à parler du cabinet du premier ministre pour évoquer d’autres annonces faites récemment qui ont des répercussions sur le monde des affaires. Tout d’abord, on a appris que le premier ministre Carney allait organiser le tout premier Sommet canadien de l’investissement à Toronto en septembre, en collaboration avec plusieurs caisses de retraite locales. Plus récemment, l’annonce de la création d’un nouveau fonds souverain.
Les plus cyniques pourraient penser que ces annonces ne sont qu’une répétition des mesures déjà prises par le gouvernement fédéral pour stimuler les investissements au Canada. À votre avis, est-ce que l’une de ces annonces, ou les deux, revêtent une importance majeure?
FRANK MCKENNA : Je pense que les deux sont importantes. Je vais prendre le contre-pied de votre question. Tout d’abord, en ce qui concerne le fonds souverain, ça n’a jamais vraiment été fait auparavant. Il y a la banque d’investissement canadienne, qui a connu des débuts difficiles, mais elle fonctionne bien désormais. Il faut toutefois garder à l’esprit qu’elle sert avant tout à financer la dette et qu’elle commence à s’acquitter efficacement de ce rôle.
Le fonds souverain va participer à de grands projets. Je pense qu’il a un certain potentiel. On ne peut rien garantir, mais il pourrait s’agir d’un outil efficace en matière de politique publique. Par conséquent, je garderais l’esprit ouvert à ce sujet.
En ce qui concerne le « sommet de 1 000 milliards de dollars » qui aura lieu cet automne, c’est une idée qui me plaît, car elle incite véritablement le gouvernement et le secteur privé à se concentrer davantage sur l’obtention de résultats. Ils vont donc devoir trouver de bonnes idées. De plus, cette initiative s’accompagne de très bonnes nouvelles, Peter, dans plusieurs domaines.
Je crois que c’est OMERS qui a annoncé son intention d’investir environ 8 milliards de dollars supplémentaires au Canada au cours des cinq prochaines années. Enbridge s’est engagée à investir 4 milliards de dollars dans des pipelines vers la côte Ouest. Shell revient au Canada pour acheter ARC pour environ 15 milliards de dollars, un signe de confiance majeur envers le Canada. Cette année, le Canada a attiré 100 milliards de dollars d’IDE, soit le montant le plus élevé depuis une dizaine d’années.
Il y a beaucoup de bonnes nouvelles. J’y crois. Nos caisses de retraite soutiennent cette initiative. À mon avis, d’autres institutions canadiennes vont suivre. C’est précisément là que réside l’une des principales forces de notre premier ministre.
Pour être tout à fait franc, si ça avait été Justin Trudeau, je pense que les gens auraient haussé les épaules et se seraient dit : « Mais qu’est-ce qu’il peut bien savoir sur la façon d’attirer les investissements? » Mais Mark Carney est connu dans tous les pays du monde, qu’il s’agisse des fonds souverains, des dirigeants politiques, des grandes entreprises, etc. C’est vraiment l’un de ses points forts.
J’estime donc que c’est une excellente idée. Reste à voir si elle sera couronnée de succès ou non, mais en tout cas, il joue sur ses qualités. Il y a de fortes chances, je pense, que cette initiative attire les projecteurs sur le Canada.
PETER HAYNES : C’est vrai. Frank, vous avez évoqué les relations du premier ministre Carney. Je n’ai aucun regard particulier à ce sujet, si ce n’est lorsque Carney a pris la parole lors de notre conférence, juste avant d’annoncer qu’il allait prendre la tête du Parti libéral après le départ de Justin Trudeau.
Je parlais du chef de la direction de Norges Bank, l’un des plus grands fonds souverains en Europe, et de ses propos selon lesquels les Américains travailleraient simplement plus que les Européens. Pour lui, c’est l’une des raisons qui expliquaient ces écarts de productivité. Carney m’a immédiatement interrompu et m’a dit : « Oui, je lui ai parlé il y a deux jours. »
Je me suis dit : « Ah. Bon d’accord… » C’était très impressionnant, sa capacité à… je ne dirais pas qu’il faisait du lâcher de noms, mais quand vous êtes gouverneur de la Banque du Canada et gouverneur de la Banque d’Angleterre, et que vous vous rendez à Davos et dans tous ces autres lieux qui font parfois l’objet de critiques, vous établissez forcément ce genre de relations, et c’est certainement ce qu’il a fait. C’est un sommet que je vais suivre avec le plus grand intérêt. Je suis soulagé que ce ne soit pas le 5 novembre et que ça n’interfère pas avec notre propre événement. C’est très bien que ça se passe en septembre.
FRANK MCKENNA : Il ne faut croire que ce qu’on voit. Rien ne se passe tant que ça n’arrive pas. Toutefois, j’ai constaté au cours du dernier mois que l’humeur dans le milieu des affaires au Canada était meilleure qu’elle ne l’avait été depuis un certain temps. On verra si tout ça se concrétise, mais je crois qu’on commence à entrevoir des signes encourageants.
PETER HAYNES : C’est très rassurant d’entendre ça, Frank. Je me demande si les négociations de l’ACEUM et l’éventualité d’un échec total, qui, j’en suis sûr, finira par être évoquée à un moment ou à un autre, vont attiser les débats au point de modifier l’attitude de vos interlocuteurs. J’espère que ce ne sera pas le cas.
Le dernier sujet, que vous avez d’ailleurs évoqué, concernait l’investissement de Shell au Canada. On dirait que le secteur des fusions et acquisitions est à son apogée en ce moment. Il faut dire que le contexte est très favorable aux entreprises.
On pourrait d’ailleurs affirmer que l’acquisition de Shell a été l’une des récentes réussites du premier ministre Carney, qui s’efforce d’attirer davantage d’IDE au Canada. Shell a acquis ARC, qui, comme vous le savez, Frank, est un producteur canadien de pétrole et de gaz disposant, dans l’Ouest, d’une production à faible coût de gaz de schiste et de liquides de charbon.
Une autre opération a récemment eu lieu dans l’Ouest canadien, dans le cadre de laquelle Keyera a acquis les actifs canadiens de Plains All-American Pipeline. Certains experts sont donc venus à la conclusion que ces deux ententes, qui présentent un avantage net évident pour le Canada, devraient faire l’objet d’une procédure d’autorisation accélérée. Plusieurs articles d’opinion ont récemment été publiés dans le journal sur ce sujet.
Les partisans de cette perspective au Canada souligneront les récentes modifications apportées au cadre réglementaire en matière de concurrence dans l’UE pour abaisser les normes pour les ententes qui profitent à la région. Pensez-vous que ce type de modifications favorables aux entreprises soit important, ou s’agit-il simplement d’une question de sémantique?
FRANK MCKENNA : Je pense que ces deux dossiers devraient être traités rapidement, sans qu’il soit nécessaire d’apporter de modification au cadre réglementaire. Je ne vois pas quels problèmes ça pourrait poser. C’est encore tôt, mais je ne suis pas sûr que des modifications soient nécessaires.
On a également vu que Rio Tinto envisageait d’investir jusqu’à 5 milliards de dollars dans son secteur de l’aluminium au Québec, ce qui est intéressant, car les États-Unis sont convaincus de pouvoir développer une importante filière de l’aluminium sur leur territoire, mais ils ne disposent pas de l’énergie hydroélectrique nécessaire pour le faire. Ainsi, Rio Tinto va mettre le paquet au Québec.
Il y a donc beaucoup de bonnes nouvelles, et je pense qu’il ne faudra pas attendre longtemps avant que ces autorisations soient accordées. C’est assurément un signe de confiance très fort. Shell a cédé… Je peux en parler, j’étais de l’autre côté de l’opération, du côté de Canadian Natural. On a fini par acheter leurs actifs Albian. De fait, Shell a largement détourné son attention du Canada,
mais ils ne se sont pas contentés de revenir avec leur chéquier pour acheter ARC. Ils sont revenus en proclamant que le Canada était désormais l’un des piliers de leur stratégie mondiale. Ils ont utilisé des termes très forts. Tant mieux pour le Canada.
PETER HAYNES : Ça fait plaisir à entendre. On va maintenant parler des Blue Jays Frank. On va terminer cet épisode. Je vais commencer par faire le point. Ça fait 12 victoires pour 16 défaites pour le moment. On est dans le ventre mou. Peu d’équipes se démarquent, à part celle qui est en tête de notre division et celle qui devance quelques équipes de la division Ouest de la Ligue nationale.
Mais on a le sentiment, ces derniers jours, qu’avec la vague de blessures qui nous a touchés au cours des 28 premières rencontres, les joueurs ont retrouvé leur baseball, un baseball axé sur les fondamentaux. Et il me semble que certains de nos meilleurs joueurs vont bientôt faire leur retour. Je vais faire un tour au stade ce soir, et on va assister au premier match de Trey Yesavage en tant que lanceur partant. Je vous dirai ce que j’en pense lors de notre prochain entretien. Que pensez-vous de la situation actuelle des Jays?
FRANK MCKENNA : Je n’ai pas vraiment de quoi me réjouir. Toutes ces blessures… On ne peut pas y faire grand-chose. Sans oublier la blessure de Kirk, qui, à mon avis, est une pièce maîtresse de cette équipe. Mais l’impression que j’ai eue, c’est qu’on passait totalement à côté des fondamentaux du baseball.
Nos lanceurs de relève ont été catastrophiques. Plus généralement, on dirait qu’on a peut-être trouvé un début de solution, mais Dieu sait qu’avec Hoffman, on a subi des défaites vraiment embarrassantes, et on a connu des matchs difficiles, commis des erreurs, beaucoup d’erreurs. L’exécution laisse à désirer, on ne frappe pas quand il y a des coureurs sur les bases, etc.
Donc, je n’ai pas vraiment de quoi me réjouir. Je ne suis pas satisfait des blessures, je ne suis pas satisfait du niveau des lanceurs, et je ne suis pas satisfait de l’exécution. Je vois effectivement quelques améliorations. Ça me rassure quand je pense que l’année dernière, on a connu à peu près les mêmes difficultés, mais qu’on a fini par former une équipe très soudée, avec une bonne exécution, capable de faire avancer les coureurs, etc.
Je vis dans l’espoir. J’espère qu’on va retrouver nos fondamentaux qui ont fait le succès de l’équipe l’année dernière, Peter. Mais, très franchement, j’ai été un peu déçu jusqu’à présent cette année par ce que j’ai vu sur le terrain.
PETER HAYNES : Ne les laissez pas tomber Frank. Ça ne fait que 28 matchs. Rappelez-vous le début de la saison dernière.
FRANK MCKENNA : Oui. Je ne vais pas les laisser tomber. Je peux vous l’assurer. J’ai adoré l’état d’esprit dont ils ont fait preuve l’an dernier. C’était génial. J’ai bon espoir qu’on le retrouve, mais tout ce que je veux dire, c’est que j’étais très optimiste au début de l’année et que j’espérais qu’on gagnerait tous les matchs. On dirait bien que je me suis trompé.
PETER HAYNES : Oui, mais je reste convaincu qu’on va s’en sortir. Vous savez, Frank, le public est incroyable. Les matchs de lundi et de mardi étaient à guichets fermés cette semaine, c’est impressionnant. Il y a donc clairement un enthousiasme résiduel après la saison exceptionnelle de l’année dernière. C’est de bon augure. Pour moi, le public est primordial, et avec un peu de chance, on va pouvoir se reprendre un peu maintenant que quelques joueurs sont de retour.
Eh bien, Frank, voilà un autre mois qui s’est écoulé, au cours duquel l’actualité n’a pas manqué. « La géopolitique ne dort jamais » pourrait bien devenir notre nouveau slogan ici. J’ai déjà hâte de vous reparler en mai.
FRANK MCKENNA : Merci, Peter. Jamais ennuyeux.
PETER HAYNES : Merci d’avoir écouté Géopolitique. Le balado de Valeurs Mobilières TD est proposé à des fins d’information. Les opinions décrites dans le balado d’aujourd’hui sont celles des individus y participant et peuvent ou non représenter le point de vue de la TD ou de ses filiales, et ces opinions ne doivent pas être interprétées comme des conseils de placement, fiscaux ou autres.
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Frank McKenna
Président suppléant, Valeurs Mobilières TD
Frank McKenna
Président suppléant, Valeurs Mobilières TD
À titre de président suppléant, Frank a pour mandat de soutenir l’expansion soutenue de Valeurs Mobilières TD à l’échelle mondiale. Il est membre de la direction du Groupe Banque TD depuis 2006 et a été premier ministre du Nouveau-Brunswick et ambassadeur du Canada aux États-Unis.
Directeur général et chef, Recherche, Structure des marchés et indices, Valeurs Mobilières TD
Peter Haynes
Directeur général et chef, Recherche, Structure des marchés et indices, Valeurs Mobilières TD
Peter Haynes
Directeur général et chef, Recherche, Structure des marchés et indices, Valeurs Mobilières TD
Peter s’est joint à Valeurs Mobilières TD en juin 1995 et dirige actuellement notre équipe Recherche, Structure des marchés et indices. Il gère également certaines relations clés avec les clients institutionnels dans la salle des marchés et anime deux séries de balados, l’une sur la structure des marchés et l’autre sur la géopolitique. Il a commencé sa carrière à la Bourse de Toronto au sein du service de marketing des indices et des produits dérivés avant de rejoindre Le Crédit Lyonnais (LCL) à Montréal. Membre des comités consultatifs sur les indices américains, canadiens et mondiaux de S&P, Peter a siégé pendant quatre ans au comité consultatif sur la structure du marché de la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario.