L’impact de l’arrestation de Nicolas Maduro sur la situation géopolitique de l’hémisphère occidental
Invité : Frank McKenna, Président suppléant, Valeurs Mobilières TD
Animateur : Peter Haynes, Directeur général et chef, Recherche, Structure des marchés et indices, Valeurs Mobilières TD
L’épisode 73 de Géopolitique est un épisode spécial dans lequel Frank discute des répercussions de l’arrestation du président vénézuélien Nicolas Maduro sur la situation géopolitique mondiale. Frank aborde l’opposition à Washington à la décision d’arrêter Maduro sans l’autorisation du Congrès et les prochaines mesures que les États-Unis pourraient prendre alors qu’ils font une démonstration de leur puissance militaire dans l’hémisphère occidental aux Vénézuéliens, mais aussi au Groenland et au Canada. De plus, il réfléchit à la possibilité que l’arrestation de Maduro crée des sphères d’influence mondiales alors que les États-Unis mettent en œuvre leur stratégie de sécurité nationale (que le président Trump appelle « la doctrine Donroe »).
Pour les Canadiens, Frank discute des répercussions de ce théâtre géopolitique sur le secteur canadien de l’énergie et des questions suivantes : Un nouveau pipeline vers les côtes est-il plus ou moins réalisable aujourd’hui que la semaine dernière? La perspective de croissance de la production de pétrole lourd vénézuélien procure-t-elle vraiment un avantage aux États-Unis dans le cadre des négociations de l’ACEUM à venir?
| Chapitres: | |
|---|---|
| 1:10 | La capture de Maduro – Motivation des États-Unis et plans pour l’avenir |
| 6:38 | Trump choisit la vice-présidente sortante plutôt que son adversaire titulaire d’un prix Nobel |
| 12:54 | Reconstruction des infrastructures pétrolières du Vénézuéla |
| 17:32 | Sphères d’influence – Où se situe le Canada? |
| 29:54 | Dormir en gardant un œil ouvert – Trump donnera-t-il suite aux menaces de conflit armé? |
| 37:38 | Les compétences de Mark Wiseman comme ambassadeur |
| 39:18 | Répercussions sur le secteur canadien de l’énergie |
Ce balado a été enregistré le 7 janvier 2026.
FRANK MCKENNA : C’est une question de pétrole. Cuba n’a pas été envahie militairement. Haïti n’a pas été envahi militairement, parce qu’ils n’ont pas de pétrole.
PETER HAYNES : Bienvenue pour cet épisode spécial de Géopolitique avec l’honorable Frank McKenna. Je m’appelle Peter Haynes, et je suis l’animateur de ce balado dans lequel on discute des grands enjeux géopolitiques qui touchent les investisseurs, les négociateurs et les citoyens intéressés de partout dans le monde, d’ailleurs.
Cet épisode spécial porte sur la capture et l’arrestation spectaculaire du président vénézuélien Nicolas Maduro par les forces spéciales américaines. À présent que le monde a eu quelques jours pour digérer cette nouvelle, on a pensé que ce serait intéressant d’entendre l’avis de Frank sur les répercussions de cette décision radicale de l’administration Trump de prendre le contrôle d’une autre nation souveraine sur la dynamique géopolitique de l’hémisphère occidental, et en particulier sur le Canada. Afin de connaître le point de vue de Frank sur ces événements, voici un extrait d’une conférence téléphonique qu’il a organisée avec des investisseurs institutionnels plus tôt dans la semaine. On espère que cette discussion va vous plaire.
Frank, merci encore de votre présence. Je vais vous poser quelques questions qui vont permettre de poser les bases de la discussion. Et comme je l’ai mentionné, on va intercaler les questions des investisseurs au fur et à mesure. On y va. On va commencer par l’opération militaire de six minutes à Caracas.
Comment est-il possible que les États-Unis aient capturé Maduro sans subir de pertes importantes? C’est une opération impressionnante, mais il ne s’agissait pas non plus de traquer ben Laden qui se cachait dans une maison sécurisée. L’objectif était de capturer le chef d’un pays souverain avec une hiérarchie militaire bien établie. Selon vous, comment s’est passée cette opération de six minutes?
FRANK MCKENNA : C’était un exercice militaire remarquablement bien mené, d’une audacité absolue, et je pense que c’était très courageux de la part du président Trump. Rappelez-vous les conséquences de l’opération avortée dans la baie des Cochons à Cuba, il y a environ 50 ans, et la tache que celle-ci a laissée sur le mandat de Kennedy, ainsi que la disgrâce du président Carter après le scandale de l’affaire Iran-Contra, qui visait à libérer des otages. Puis, bien sûr, il y a eu la capture de ben Laden, où là encore, le président Obama a pris des risques considérables.
En fin de compte, il faut reconnaître le mérite de l’administration. C’était un pari risqué, car ça aurait pu très mal tourner. Pour moi, cette opération témoigne de l’excellence des forces armées américaines, qui ont mobilisé de nombreux dispositifs de guerre électronique modernes, démontré leur maîtrise des avions Growler, cartographié les mouvements à l’aide de capteurs aéroportés et coupé l’alimentation électrique avant l’assaut.
Les forces spéciales ont dû pénétrer dans le bâtiment et capturer Maduro en moins de trois minutes avant qu’il atteigne sa pièce sécurisée. Il était sur le point d’entrer dans sa pièce sécurisée lorsqu’ils l’ont arrêté. Je pense que cette opération a également reposé sur beaucoup d’intelligence humaine à l’ancienne. La CIA avait des gens sur le terrain au Venezuela.
Il me semble qu’ils ont également utilisé les renseignements recueillis à l’échelle locale. Il y a beaucoup d’opposition au régime Maduro dans le pays. Enfin, je pense qu’ils ont probablement reçu une aide interne qui sera révélée en temps voulu. Tout ce que je peux dire, c’est que c’est un véritable hymne à l’ingéniosité militaire, où toutes les armes modernes ont été employées et où la coordination était irréprochable.
Mais il ne faut pas oublier que le bilan humain de cette intervention s’élève à 50 à 100 morts. Parmi eux, une cinquantaine sont probablement des soldats cubains qui ont simplement suivi les ordres et accompli leur devoir, qui ont quitté Cuba pour se rendre sur place et obéir aux ordres. Ce sont 50 à 100 familles dont les fils, les pères ou les conjoints ne reviendront pas. On ne doit pas oublier qu’il y a également eu de réelles pertes humaines, des personnes qui n’avaient aucune idée qu’elles étaient en guerre, qui pensaient simplement accomplir leur travail, et qui ont perdu la vie.
PETER HAYNES : Vous avez tout à fait raison. Il faut en effet regarder le revers de la médaille. Frank, de nombreuses questions ont été soulevées concernant les véritables motivations qui ont poussé Trump à arrêter Maduro et le plan des États-Unis pour « l’après ». Il semble désormais que sa principale motivation, du moins selon ses dires, soit de contrôler le flux de pétrole en provenance du Venezuela. Plus récemment, bien sûr, d’autres points de vue ont émergé, remettent en question la prééminence américaine en matière de sécurité dans l’hémisphère occidental, en soulignant les risques d’une influence accrue de la Russie sur le plan militaire, ainsi que de la Chine et de l’Iran, perçus comme des acteurs relais dans la région. Selon vous, quelle est la véritable raison pour laquelle le président Trump s’en est pris à Nicolas Maduro?
FRANK MCKENNA : L’administration américaine a avancé plusieurs théories contradictoires, mais ce qui est bien avec Donald Trump, c’est qu’il dit tout haut ce que les autres pensent tout bas. Tout d’abord, malgré tout ce qu’on entend, il ne s’agit pas du tout de drogue. De manière très factuelle, le Venezuela est un pays qui pose problème et Maduro est un dirigeant dangereux. Ça ne fait aucun doute.
En ce qui concerne le fentanyl, la majorité des flux de fentanyl proviennent en partie de Chine, mais transitent principalement par le Mexique. Donc ce n’était pas la raison. La Colombie est le plus grand producteur de cocaïne. Le Venezuela n’est pas un fournisseur particulièrement important de ces deux stupéfiants. Ce n’est donc pas le sujet.
On sait aussi que Juan Orlando Hernandez, l’ancien président du Honduras, a été gracié par le président Trump il y a à peine trois semaines. Il a été condamné par un juge et un jury après un procès devant un tribunal des États-Unis pour trafic de stupéfiants. Il a été gracié par Trump parce qu’il était un ami de proches du président, notamment Roger Stone. Ce n’est donc pas le sujet.
On sait aussi qu’il ne s’agit pas d’un changement de régime, car la première personne à avoir été écartée après l’opération n’était autre que Maria Corina Machado, cheffe du parti d’opposition et lauréate du prix Nobel de la paix. D’après une source au sein de l’administration, si elle avait refusé le prix Nobel de la paix, elle serait probablement présidente du Venezuela aujourd’hui. Par conséquent, on sait que ce n’est pas le sujet, car le président américain a choisi le régime Maduro comme partenaire pour diriger le pays. Quelques-uns des ministres les plus impitoyables de ce régime semblent avoir été désignés pour gouverner le pays. Il ne s’agit donc pas d’un changement de régime. En fait, Trump a clairement fait savoir qu’il n’y aurait pas d’élections dans un avenir proche, même si, selon les sondages, Edmundo González aurait probablement remporté 70 % des voix lors des dernières élections si le dépouillement avait été correctement effectué.
Pour toutes ces raisons, on sait qu’il n’est pas question d’apporter la démocratie au Venezuela. L’enjeu, c’est le pétrole. C’est une question de pétrole. Cuba n’a pas été envahie militairement. Haïti n’a pas été envahi militairement, parce qu’ils n’ont pas de pétrole.
PETER HAYNES : Alors Frank, pour que tout le monde comprenne bien, je pense que le message était assez clair pour les Américains. Comme vous le dites, il s’agit du pétrole. Dans le même ordre d’idées, êtes-vous surpris que le président Trump ait choisi de collaborer avec le gouvernement vénézuélien actuel et la vice-présidente Delcy Rodriguez? Vous avez mentionné que María Corina Machado n’avait pas le soutien du gouvernement américain, mais ces personnes sont les mêmes responsables vénézuéliens accusés d’avoir organisé la répression au pays. Cette nouvelle administration ne sera pas celle qui apportera l’apaisement au peuple vénézuélien, qui a souffert sous l’oppression de Maduro.
FRANK MCKENNA : En fait, María Corina Machado a reçu beaucoup de soutien du gouvernement américain avant de remporter le prix Nobel de la paix. Et Edmundo Gonzalez a été reconnu comme président du Venezuela par le gouvernement américain après les dernières élections. À vrai dire, Marco Rubio l’a contacté en janvier de cette année et l’a reconnu comme le président légitime du Venezuela. Ce n’était clairement pas ça le problème.
J’ai été surpris de voir à quelle vitesse María Corina Machado a été mise au placard, quelques heures seulement après que le président a déclaré qu’elle n’était pas assez forte, etc. J’imagine que, dès lors qu’on prend conscience que le pétrole est la seule motivation, on comprend que le gouvernement américain souhaite préserver autant que possible le statu quo au Venezuela afin de pouvoir rapidement exploiter les ressources pétrolières. Ils ont donc décidé de s’associer avec le diable qu’ils connaissent, et dans ce cas-là, le terme « diable » n’est pas usurpé.
PETER HAYNES : Oui. Je suis probablement comme beaucoup d’autres observateurs : je ne connais pas bien l’histoire du Venezuela, mais j’ai cherché pourquoi María Corina Machado n’avait pas été autorisée à se présenter aux dernières élections.
FRANK MCKENNA : Tout à fait.
PETER HAYNES : Elle a été disqualifiée pour une accusation de corruption inventée de toutes pièces. Quelqu’un d’autre a dû se présenter à sa place et a finalement remporté l’élection. J’étais perplexe, car tout le monde parle beaucoup de Machado, mais en fait elle n’a pas pu se présenter aux dernières élections.
FRANK MCKENNA : Elle en a été empêchée. Et son candidat, Gonzalez, a fini par l’emporter, mais n’a pas été déclaré vainqueur. Toutefois, c’est Machado qui incarne véritablement l’opposition. Les États-Unis ont fait des pieds et des mains pour l’exfiltrer du Venezuela et lui permettre de se rendre en Suède afin de recevoir le prix Nobel de la paix.
Quoi qu’il en soit, elle affirme aujourd’hui qu’elle aimerait retourner au Venezuela et y tenir des élections. Il va de soi qu’une telle perspective ne serait pas non plus dans l’intérêt des États-Unis. Il va donc y avoir quelques frictions. Il ne faut pas oublier que 8 millions de Vénézuéliens ont choisi de quitter le pays ou ont été contraints à l’exil au cours des dernières années. La façon dont ce pays a été dirigé est regrettable, tout comme la manière dont ils ont dilapidé tant de richesses,
mais ça va être intéressant de voir si ces personnes souhaitent retourner au Venezuela et, en cas de retour, si elles sont prêtes à vivre sous le même régime qui les a contraintes à l’exil. Vont-elles mettre pression sur les États-Unis pour tenter de changer de gouvernement plus rapidement que ce que les Américains souhaiteraient? Je me pose une autre question : des centaines de milliers de prisonniers politiques sont détenus dans les prisons vénézuéliennes. Vont-ils être libérés? Est-ce que ça va peser dans la balance? Beaucoup de variables sont à prendre en compte.
PETER HAYNES : Il est certain que la décision des États-Unis de destituer Maduro et d’ouvrir la voie à un avenir démocratique au Venezuela a suscité beaucoup d’enthousiasme parmi l’opposition vénézuélienne. Néanmoins, cette décision engendre une grande incertitude pour les habitants du pays. De plus, tout changement de régime semble difficile à envisager sans le déploiement de troupes américaines sur le terrain. Je reconnais que personne ne sait vraiment comment les choses vont évoluer. Les spécialistes militaires évitent d’établir des parallèles avec Noriega, l’Irak, l’Afghanistan ou la Libye, ou d’autres crises similaires. À votre avis, comment se présenteront les choses au Venezuela au cours des 6 à 24 prochains mois? Quand les États-Unis vont-ils provoquer des élections selon vous?
FRANK MCKENNA : En théorie, les États-Unis ne semblent pas du tout pressés de tenir des élections. Mais ils sont très pressés d’exploiter le pétrole. Comme les médias l’ont rapporté, le président affirme pouvoir retirer presque immédiatement 50 millions de barils stockés au Venezuela, les acheminer aux États-Unis, et commencer à percevoir les fonds qui en découlent, qu’il compte partager avec le gouvernement vénézuélien. J’étais en Amérique latine quand l’opération a été menée, en Uruguay, au Brésil et en Argentine. J’ai été très surpris de voir à quel point la réaction était différente selon le pays. L’Uruguay s’oppose à ce que les États-Unis ont fait, tout comme le Brésil. L’Argentine salue cette décision.
Bien entendu, Milei est un allié du président Trump. Le gouvernement colombien lui, par exemple, est très hostile à cette intervention américaine. À ma grande surprise, l’opposition la plus vive est probablement venue du Mexique, allié traditionnel des États-Unis, fortement en désaccord avec ce qui s’est passé. L’opinion est donc très partagée en Amérique latine. La quasi-totalité des personnes avec lesquelles j’ai discuté durant mon séjour considère que Maduro est un tyran et qu’il est préférable qu’il soit parti. Toutefois, la manière dont ce problème a été géré laisse perplexe. Le monde est rempli de tyrans, et on doit comprendre les implications de ce qui vient de se produire.
PETER HAYNES : Frank, d’aucuns pensent que le grand public réagit de manière excessive parce qu’il s’agit de Trump et de tout ce qui le caractérise, alors que les États-Unis ont déjà mené des interventions militaires dans d’autres pays par le passé. Vous venez d’en mentionner quelques-unes. Tout ne s’est pas bien passé. Dans quelle mesure peut-on affirmer que l’ampleur de la réaction de l’opinion publique tient davantage à qui conduit l’opération qu’à l’opération elle-même?
FRANK MCKENNA : Oui, je pense qu’il y a de ça. Le président Trump bénéficie d’une base de soutien très fidèle, mais suscite également une opposition profonde de la part de nombreuses personnes aux États-Unis et à l’étranger. Une partie de cette réaction excessive de l’opinion est certainement attribuable à sa personne. Mais là encore, il en profite pour s’attribuer tout le mérite. Même ses plus fidèles partisans s’accordent à dire que sa stratégie militaire a été remarquable et
qu’il pourrait simplement savourer cette victoire en évitant de se montrer arrogant et sans évoquer la possibilité de faire la même chose en Colombie, au Mexique ou au Groenland. Son arrogance n’est pas reluisante. Elle lui confère un fort capital sympathie, mais suscite également une opposition farouche.
PETER HAYNES : On va maintenant passer aux infrastructures énergétiques. Vous avez parlé du pétrole. Je sais que c’est un secteur que vous connaissez bien, compte tenu de certaines de vos précédentes responsabilités au sein de conseils d’administration. Durant la fin de semaine, de nombreux articles ont été publiés par des spécialistes de l’énergie qui prétendaient avoir une bonne connaissance de l’état des infrastructures énergétiques au Venezuela.
À présent que les États-Unis permettent aux multinationales énergétiques d’accéder au marché vénézuélien, et que ces dernières devraient rencontrer le président dans le courant de la semaine, le consensus est que les sociétés canadiennes se tiendront en retrait de toute relance de la production de pétrole lourd au Venezuela, malgré notre expertise technique. Êtes-vous de cet avis? D’après vos connaissances, combien de temps va-t-il falloir au Venezuela pour passer de son niveau actuel de production, qui est d’un million de barils par jour, voire moins, à son niveau maximal, qui était de trois millions avant la nationalisation il y a 20 ou 30 ans?
FRANK MCKENNA : Oui, je pense que c’est une question extrêmement importante. Ma réponse est non, je ne pense pas que les grandes sociétés canadiennes se désengageront, mais je peux imaginer que certains de nos ingénieurs, par exemple, le fassent, car ce qu’on fait dans les sables bitumineux est similaire à ce que les Vénézuéliens y font. Ils produisaient plus de 3 millions de barils par jour, et maintenant, ils en produisent moins d’un million. C’est ce qu’il se passe lorsque le gouvernement s’immisce trop dans le secteur privé.
Écoutez, je ne sais pas si c’est totalement pertinent, mais je vais vous dire quelque chose qui me semble utile. D’après mon expérience, il faut beaucoup de temps pour se greffer à des projets. Il faut suivre tout un processus de planification et d’ingénierie et essayer de déterminer combien ça va coûter. Ensuite, il faut déterminer le caractère raisonnable du rendement de cet investissement. Il faut obtenir du financement.
Et normalement, on le ferait. Je siège au conseil d’administration de Canadian Natural Resources, où l’on procède souvent par incréments de plusieurs centaines de milliers de barils pour les mettre en production, puis on passe peut-être à plusieurs centaines de milliers de barils supplémentaires. Toutefois, il faut compter des milliards de dollars. Ces projets sont extraordinairement capitalistiques. Il faut beaucoup d’argent.
Dans ce cas précis, les infrastructures sont complètement défaillantes. Les pipelines fuient. Les infrastructures pétrolières, notamment celles destinées à l’extraction du pétrole, ne sont pas du tout au point. Toute décision d’engagement doit passer en priorité par une analyse du retour sur investissement. Ils doivent calculer le risque politique.
Comme l’a dit le chef de la direction d’Exxon, ils ont déjà été expropriés deux fois au Venezuela. Ils doivent y réfléchir. Ensuite, ils doivent réfléchir au marché du pétrole.
Aujourd’hui, sous l’administration Trump, les États-Unis affirment vouloir ce pétrole lourd, mais ils ne respecteront pas les mêmes contraintes environnementales que celles en vigueur au Canada, comme la tarification du carbone pour l’industrie, les normes d’émission de méthane, etc. Une fois que le président Trump ne sera plus à la Maison-Blanche, y aura-t-il encore un marché aux États-Unis pour le pétrole extralourd? Peut-être, mais peut-être pas.
Et d’ici dix ans, ce qui est probablement le temps qu’il faudra pour relancer la production, est-ce que le marché mondial du pétrole sera toujours aussi important? Ou est-ce que l’énergie solaire, l’énergie éolienne, l’énergie nucléaire, etc. vont supplanter le pétrole comme source d’énergie? Les sociétés envisagent probablement des investissements jusqu’à hauteur de 100 milliards de dollars pour exploiter cette ressource. Sont-elles prêtes à mettre 100 milliards de dollars en jeu sans savoir, dans dix ans, quel sera le régime politique au Venezuela, aux États-Unis et dans le reste du monde?
Et les banques vont-elles suivre? À l’heure actuelle, bon nombre d’institutions financières hésitent même à soutenir l’exploration du bassin permien, car celui-ci commence à arriver à saturation. De plus, obtenir des financements n’est pas si simple. Y aura-t-il de l’argent pour ça?
À mon avis, la seule façon d’obtenir ce financement est que les États-Unis s’en portent garants, sous la forme de garanties ou de liquidités, Dieu seul sait. Et que vont dire les autres producteurs américains?
La conséquence, c’est sans doute qu’il y aura davantage de pétrole sur le marché, à un prix plus abordable. Est-ce que les autres producteurs américains, les producteurs nationaux, vont rester les bras croisés et accepter que le gouvernement finance les concurrents, ce qui pourrait entraîner des pertes financières pour leur production? Il y a donc beaucoup de paramètres à prendre en compte à ce sujet Peter. Je ne sais pas comment les choses vont tourner, mais ça ne va pas être aussi simple qu’il y paraît.
PETER HAYNES : Oui, ça a clairement été présenté comme un processus sans embûches. À mesure qu’on approfondit la compréhension de l’économie locale et du contexte politique, se pose également la question – que vous n’avez pas évoquée – des forces de sécurité nécessaires pour protéger les installations pétrolières face aux milices et autres groupes qui ont longtemps exercé un contrôle de fait sur le terrain. Je vais changer de sujet, Frank, et parler des implications mondiales de la capture de Maduro par les États-Unis. Qu’implique cette décision pour la Russie et la Chine, qui renforçaient progressivement leurs relations avec Nicolas Maduro?
FRANK MCKENNA : En effet, ce constat découle directement du document sur la sécurité nationale récemment publié par les États-Unis. Il établit également que les États-Unis soutiennent ce concept de sphères d’influence. Concrètement, les grands pays peuvent exercer leur pouvoir au sein de leur sphère d’influence. C’est exactement ce qu’il s’est passé ici.
Mais si l’on suit ce raisonnement jusqu’au bout, la Chine peut faire de même et ainsi se doter de sa propre version de la doctrine Monroe pour affirmer que Taïwan lui appartient de plein droit et dire : « On est un grand pays, eux sont minuscules. C’est la loi du plus fort qui prévaut. Par conséquent, on revendique Taïwan, et on va s’en emparer. »
Pour la Russie, ça ne change pas grand-chose. C’est ce qu’ils ont toujours fait. C’est la raison pour laquelle ils ont envahi l’Ukraine. « On est un grand pays, eux sont un petit pays. On peut le faire, alors on le fait.
Au passage, la Lettonie, la Lituanie et d’autres pays de la région pourraient être les prochains. » Les implications sont donc plutôt inquiétantes à bien des égards. Ça pourrait se passer au sein d’une sphère d’influence plus restreinte. L’Éthiopie pourrait dire qu’elle a besoin de l’Érythrée pour avoir accès à l’eau de marée. Il faut être très prudent quand on déclenche ce genre de réactions en chaîne, car on ne sait jamais ce qui peut en résulter.
PETER HAYNES : Frank, en ce qui concerne les prétendues « sphères d’influence » ou la « doctrine Donroe », comme le président Trump l’a surnommée, où se situe le Canada?
FRANK MCKENNA : Eh bien, [RIRES] c’est une bonne question. En théorie, on se situe dans la sphère d’influence américaine. C’est un grand pays, puissant, avec une armée importante, etc. Mais on n’est pas un petit pays.
Sur le plan géographique, on est le plus grand ou le deuxième pays en importance au monde. Notre pays compte parmi les plus riches au monde. On a des ressources extraordinaires, des ressources naturelles.
Les États-Unis peuvent penser que le Venezuela est un petit pays, qu’eux sont grands et qu’ils pourraient en faire qu’une bouchée et aussi prendre Cuba, sans même avoir d’indigestion.
En revanche, à bien des égards, le Canada n’est pas comparable aux États-Unis. On est un pays très respecté. On a combattu lors de deux guerres mondiales. Après la Seconde Guerre mondiale, notre pays possédait l’une des plus grandes armées permanentes au monde. On est un pays avec un sens de la civilité très développé, un système juridique très avancé et hautement respecté à l’échelle internationale. Je pense que le Canada peut garder la tête haute et dire : « Oui, c’est un plaisir d’avoir les États-Unis comme voisin, comme ami et comme client, mais le Canada est un pays fier et fort, et il entend le rester. »
PETER HAYNES : Très bien, on va y revenir un peu plus en détail dans un instant, puisqu’on va quitter le Venezuela pour parler du reste du monde. Mais je voulais… vous venez de mentionner Taïwan et la Chine et les sphères d’influence…
FRANK MCKENNA : Juste avant de laisser le sujet du Canada, je voudrais simplement dire que, d’un point de vue pratique, cette situation implique certaines choses. Je voudrais les souligner. Premièrement, le projet de sortie du pipeline vers la côte ouest bénéficiait déjà d’un soutien considérable au Canada.
Après ce qu’il vient de se passer, il n’y aura absolument plus aucun soutien pour relancer le projet Keystone XL, qui consistait à construire un autre oléoduc majeur vers les États-Unis, susceptible de concurrencer le pétrole lourd du Venezuela. Ce projet ne sera pas soutenu. Il y aura davantage de soutien pour l’accès à l’océan Pacifique afin qu’on puisse accéder aux marchés mondiaux et obtenir de meilleurs prix, continuer à réduire l’écart, obtenir de meilleurs prix nets et ne pas être exposés aux aléas de la politique américaine.
Au passage, je pense que la situation a également des implications au Québec. La province est sur le point d’élire un gouvernement qui a promis de tenir un référendum sur la séparation. Si j’étais Québécois, je me dirais : « Le monde tel qu’on le connaît a changé. Est-ce que je veux vraiment être une nation souveraine jouxtant les États-Unis, qui ont tendance à tout engloutir comme Pac-Man? »
Je pense que si j’étais Québécois, je me dirais que j’ai de la chance de faire partie du Canada. Ma langue et ma culture ont été préservées. J’ai reçu d’importantes subventions du reste du Canada via les mécanismes des paiements de transfert. Ma situation est bonne, je ne vais pas prendre de risque compte tenu de l’imprévisibilité des États-Unis. Bizarrement, ça pourrait être positif pour le Canada.
PETER HAYNES : Qu’en est-il de la souveraineté de l’Alberta?
FRANK MCKENNA : Si je vivais en Alberta, je penserais la même chose. Je pense que l’Alberta a beaucoup de sujets importants à traiter. Ils entretiennent d’ailleurs un dialogue constructif avec Ottawa et le reste du pays en ce moment même. Mais je pense que les Albertains sont fiers d’être Canadiens. Ils partagent les valeurs canadiennes, et je ne pense pas qu’ils aspirent à devenir le 51e État des États-Unis.
PETER HAYNES : Dans le cas du Québec, évidemment, les séparatistes sont en tête des sondages, et il me semble que leur élection va se tenir en octobre de cette année. On va avoir le temps d’en discuter un peu plus.
FRANK MCKENNA : Oui, mais, Peter, il se passe d’autres choses dont il faut tenir compte. Non seulement l’intervention militaire américaine au Venezuela est instructive pour le Québec, mais le Québec a également perdu le chef du Parti libéral, qui a démissionné pendant la période de Noël. Le nouveau leader, Charles Millard, semble être un candidat très intéressant. Il est pharmacien de formation, ce qui fait de lui le candidat idéal pour se pencher sur le système de santé, qui est un enjeu majeur au Québec.
Il a également été le président de la Fédération des chambres de commerce du Québec, ce qui signifie qu’il a des relations dans le milieu des affaires au Québec et qu’il jouit d’une grande crédibilité ainsi que d’un solide soutien au sein de cette collectivité. C’est un excellent candidat pour le Parti libéral s’il est élu, et ça semble presque être un choix unanime. Dans ce cas, les cartes pourraient bien être rebattues au Québec, contrairement à ce qui semblait se profiler il y a quelques semaines.
PETER HAYNES : Eh bien, s’il y a une chose qu’on a apprise au Canada, c’est qu’il ne faut jamais sous-estimer personne, comme l’ont démontré les élections fédérales de l’année dernière. J’aimerais reparler de Taïwan, Frank. Quand je vous ai demandé vos prévisions pour 2026, je vous ai demandé si la Chine envahirait Taïwan. À l’époque, vous m’aviez répondu « non ». Avez-vous changé d’avis? Ensuite, si les Chinois s’emparaient de Taïwan, les États-Unis défendraient-ils l’île dans le contexte actuel, compte tenu de ce que vous savez de la stratégie de sécurité nationale et de ce qu’on a pu observer cette semaine?
FRANK MCKENNA : C’est une question à laquelle il n’y a pas vraiment de bonne réponse. D’une part, si j’étais la Chine et que je voyais la puissance militaire des États-Unis à l’œuvre, je constaterais que les États-Unis disposent de capacités extraordinaires. Ensuite, je constaterais que le président Trump fait de l’imprévisibilité sa marque de fabrique, et que personne ne sait de quoi il serait capable en cas d’invasion de Taïwan.
D’un autre côté, la Chine pourrait rétorquer : « Écoutez, il s’est emparé du Venezuela, qui était l’une de nos principales sources de pétrole. Il a agi dans le cadre d’une doctrine fondée sur les sphères d’influence. On fait la même chose. Taïwan fait partie de notre sphère d’influence. De fait, elle devrait faire partie de la Chine. »
Voilà ce qu’ils pourraient faire valoir. Il me semble que les États-Unis continuent de soutenir largement la défense de Taïwan face à la Chine. Je dirais donc probablement que je ne crois toujours pas à une telle décision de la part de la Chine. Et je pense que les États-Unis défendraient Taïwan.
PETER HAYNES : Y a-t-il des répercussions sur la situation en Russie? Ou plutôt devrais-je dire en Ukraine.
FRANK MCKENNA : Oui, je pense qu’il y en a. La conséquence inévitable de ce que les États-Unis ont fait est probablement que le prix du pétrole va baisser. Ils vont contrôler 40 % du marché du pétrole mondial. C’est le pétrole qui alimente la guerre en Ukraine.
L’économie russe commence vraiment à vaciller. L’inflation est très élevée. Les taux d’intérêt sont très élevés. L’économie commence véritablement à montrer des signes de fatigue.
Les attaques ciblées menées par l’Ukraine contre les infrastructures pétrolières russes entraînent une baisse mensuelle des exportations et des recettes nettes, avec des répercussions directes attendues sur la capacité de financement de l’effort de guerre. Si j’étais Poutine, je me dirais probablement que la dernière chose dont j’ai besoin, c’est d’un marché avec plus de pétrole pour moins cher, qui affaiblirait encore davantage mon économie. C’est pourquoi je pense que ça rend un peu plus probable l’issue de la guerre en Ukraine.
PETER HAYNES : OK Frank, on va revenir au Congrès. Le président Trump a apparemment informé les dirigeants du secteur du pétrole de son intention d’intervenir au Venezuela, mais n’en a pas informé le Congrès, ce qui renforce l’idée que les États-Unis sont une oligarchie. À votre avis, comment les choses vont-elles se passer à Washington? Va-t-il y avoir… Je sais qu’il s’agit principalement de positions partisanes pour l’instant, mais vous attendez-vous à des réactions négatives supplémentaires de la part du Congrès?
FRANK MCKENNA : Le fait que le président ait reconnu ouvertement avoir informé les grandes compagnies pétrolières de cette intervention sans en référer au Congrès a conduit de nombreux constitutionnalistes à estimer que la mesure était inconstitutionnelle et illégale, et qu’elle aurait dû faire l’objet d’une ratification par le Congrès. Sous la présidence actuelle, le Congrès semble faire preuve d’une grande souplesse, d’une grande malléabilité, et se conformer à pratiquement tout ce que le président souhaite.
Je m’attendais à ce que les gens aux États-Unis soutiennent davantage l’arrestation de Maduro, puisque c’est un pays qui a l’habitude de saluer les succès militaires. Mais selon les sondages que j’ai vus, seulement un tiers des Américains appuient cette décision. De plus, des failles apparaissent au sein même du mouvement MAGA. Les trois quarts des républicains appuient la décision du président, mais un quart d’opposition, ce n’est pas rien.
Une frange du mouvement MAGA est très isolationniste et ne souhaite pas que les États-Unis s’impliquent dans des bourbiers à l’international. Ils évoquent l’Irak et l’Afghanistan, et remontent même jusqu’au Vietnam. Par conséquent, si les États-Unis intervenaient et devaient envoyer des troupes au Venezuela, l’opinion publique se retournerait de manière encore plus radicale contre le président. À mesure que la popularité du président diminue, que les élections de mi-mandat approchent et que l’abordabilité devient un enjeu, il ne fait aucun doute que le Congrès affirme davantage son pouvoir et tente de soustraire du pouvoir à la Maison-Blanche.
On va voir comment les choses évoluent dans les semaines et les mois à venir. Mais je pense que d’ici peu, c’est-à-dire dans les jours et les semaines à venir, chaque membre du Congrès sera davantage préoccupé par sa propre survie et son siège que par celle du président. À l’heure actuelle, avec le décès d’un représentant de Californie, les républicains ne disposent plus que d’une majorité de deux sièges. De plus, il est fort probable, malgré toutes les manipulations électorales et les sommes considérables qui seront investies dans cette campagne, qu’on assiste à un changement de majorité à la Chambre des représentants, Ce qui va considérablement altérer les calculs politiques aux États-Unis.
PETER HAYNES : Frank, imaginons qu’on soit en janvier 2027, et que Trump prenne cette décision. Est-ce que les choses auraient été différentes? S’il n’avait pas informé le Congrès et que le Congrès était sous le contrôle des démocrates. Scénario hypothétique : on est en janvier 2027 et les démocrates contrôlent au moins l’une des chambres. Qu’est-ce qui aurait changé?
FRANK MCKENNA : Eh bien, ils auraient certainement convoqué le président et tous les membres de son cercle, y compris le secrétaire à la défense, pour les passer au grill. Un vote de censure aurait même pu être envisagé. Une nouvelle tentative de destitution du président aurait aussi pu être lancée. Une chose est sûre : le Congrès ne serait pas resté les bras croisés.
Le Congrès a toujours estimé qu’il devait être consulté en cas d’attaque menée sur un territoire étranger. Dans ce scénario, le Congrès aurait adopté une position beaucoup plus agressive. De toute façon, c’est peut-être ce à quoi l’on pourrait assister. Si des Américains commencent à mourir parce qu’ils ont été entraînés dans ce bourbier, le Congrès va certainement se faire entendre.
PETER HAYNES : C’est ce qu’on va surveiller. S’agissant des prochaines étapes, Frank, il ressort de ses déclarations que le président Trump semble avoir été conforté par les résultats obtenus jusqu’à présent dans le renversement de Maduro – en particulier par l’absence de pertes humaines, comme vous l’avez souligné – et qu’il paraît désormais nourrir certaines ambitions impérialistes, comme indiqué dans sa « doctrine Donroe » et certains de ses commentaires récents. Il a notamment mentionné, comme vous l’avez déjà fait, la Colombie, Cuba et le Mexique, qui devraient, selon lui, se ressaisir.
Autre point qui suscite la controverse et qui continue de faire l’objet de vifs débats, la nécessité pour les États-Unis de « prendre le contrôle du Groenland » pour des raisons de sécurité. Ces déclarations ont déclenché une vague d’indignation de la part d’autres démocraties souveraines. Tout le monde a pu prendre connaissance de la lettre commune adressée par les dirigeants européens aux États-Unis, ou peut-être à l’ONU, à ce sujet.
Pensez-vous que le président Trump envisage une intervention militaire dans tous ces pays qui dorment désormais d’un seul œil? Va-t-il mettre le grappin sur ces pays? Que signifient ces propos pour le Canada?
FRANK MCKENNA : Ma réponse est non, je ne pense pas que ça va se produire. Je pense que cette stratégie est contre-productive, car plus lui et son entourage tiennent des propos belliqueux, plus ils suscitent l’indignation et l’opposition aux États-Unis. Les Américains se souviennent des centaines de milliers de vies perdues au Vietnam et des milliards de dollars ainsi que des vies perdues en Irak et en Afghanistan. Ils n’ont aucune envie de se laisser entraîner dans une guerre à l’étranger.
En Colombie, par exemple, que se passerait-il? La Colombie a une véritable armée. C’est un vrai pays. Bien sûr, ce pays est un important producteur de cocaïne. Mais d’un autre côté, le président y exerce un mandat limité. Vous pouvez donc venir le chercher, l’enlever, mais ça ne change rien. Le gouvernement va changer dans quelques mois de toute façon. Je ne pense pas que Washington va déployer des troupes en Colombie.
Pourquoi intervenir à Cuba? C’est un État en faillite. Pourquoi y intervenir militairement? Économiquement, Cuba pourrait s’effondrer, mais quel est l’intérêt d’une intervention militaire?
S’ils veulent faire quelque chose de bien, ils devraient aller en Haïti, qui a désespérément besoin de troupes sur le terrain. Mais ils ne le feront pas, parce qu’il n’y a rien à y gagner pour eux.
Vous savez, le Mexique se montre particulièrement virulent dans sa lutte contre les cartels de drogue. La présidente mexicaine se plie en quatre pour coopérer et a accompli beaucoup de choses en matière d’immigration et de lutte contre la drogue.
Le Groenland est le sujet le plus étonnant. Pour reprendre une expression qui parle aux Canadiens : pourquoi acheter la vache quand on peut avoir le lait gratuitement? Les États-Unis ont une base au Groenland. Ils en avaient une douzaine, et ont choisi de les quitter. Le Groenland fait partie de l’OTAN.
Techniquement, les États-Unis peuvent y prendre toutes les mesures de sécurité qu’ils jugent nécessaires. Le gouvernement du Danemark les y a invités. On parle d’un gouvernement qui est un grand allié des États-Unis. Pourquoi envisager une telle chose?
Et puis, vous avez des personnes comme Katie Miller, l’épouse de Stephen Miller, qui était sans aucun doute le plus virulent des membres de l’administration Trump, qui publie une carte du Groenland avec un drapeau des États-Unis et met un commentaire en disant : « bientôt ». Pourquoi? Ça ne fait que mettre de l’huile sur le feu.
Au passage, elle a également dit hier que les États-Unis n’avaient pas besoin du Canada, que le libre-échange était révolu. Encore une fois : pourquoi? Vous avez besoin de potasse canadienne. Vous avez besoin de pétrole canadien. Vous avez besoin d’acier canadien. Vous avez besoin d’aluminium canadien. Vous avez besoin de touristes canadiens. Vous avez besoin que le personnel médical canadien puisse traverser la frontière. C’est une pure provocation.
Le cœur du problème est que les États-Unis ont longtemps maintenu une présence militaire importante au Groenland, avant de décider de s’en retirer. En fait, Thule, la base militaire qu’ils possèdent actuellement et qu’ils ne cessent de réduire, a été prise à la communauté autochtone du Groenland, causant de grandes souffrances à cette dernière, ce qui explique en partie pourquoi ils hésitent à y retourner.
En fin de compte, je pense qu’il y a beaucoup de mots en l’air. Un accord pragmatique pourrait conduire à l’installation d’une opération militaire américaine au Groenland. Mais pour l’instant, ce ne sont que des paroles en l’air. Tout ce que ça provoque, c’est l’ire de leurs alliés européens, qui ont d’ailleurs souvent répondu présents aux côtés des Américains. 150 de nos soldats ont perdu la vie en Afghanistan en se joignant aux États-Unis dans le cadre d’une résolution approuvée par l’ONU, pour combattre à leurs côtés. Les États-Unis doivent montrer un peu de respect envers leurs alliés.
PETER HAYNES : Frank, j’aimerais maintenant revenir au Canada. Certaines personnes, notamment au sein de l’opposition, affirment que Mark Carney a exagéré l’importance du Canada dans les négociations relatives aux droits de douane et que cette intervention au Venezuela, qui offre aux Américains la possibilité d’exploiter les réserves de pétrole lourd va avoir une réelle incidence sur le pouvoir de négociation du Canada, tant dans le cadre des négociations relatives aux droits de douane que pour les négociations à venir sur l’ACEUM, qui pourraient se faire en même temps. Êtes-vous d’accord?
FRANK MCKENNA : Non, pas du tout. J’aimerais beaucoup qu’on trouve un accord. Mais quel accord était sur la table Peter? Je suis assez au fait de ces négociations. Pour l’essentiel, tout semble tourner autour de l’acier, ce qui impliquerait le maintien des droits de douane, peut-être réduits, et des quotas, mais pratiquement rien d’autre. Rien sur le bois d’œuvre, rien sur les automobiles, l’aluminium, etc. Alors, quel accord était sur la table?
Et les négociations sur l’ACEUM n’ont même pas encore commencé. Que s’est-il passé depuis? Il s’est passé que la popularité du président Trump a chuté, ce qui réduit son influence dans cette négociation. On a d’ailleurs assisté de plus en plus au « TACO trade », l’expression utilisée pour Trump Always Chickens Out. Les 10 % qu’il avait promis de nous imposer après la campagne publicitaire du premier ministre ontarien Doug Ford n’ont pas été mis en œuvre. Il n’a tout simplement pas donné suite. Les droits de douane sur les meubles et les armoires de cuisine, qui devaient être de 50 % le 1er janvier, ont été réduits à 25 % le 31 décembre. Il a renoncé aux droits de douane sur les pâtes italiennes.
Le soutien à l’ACEUM s’intensifie aux États-Unis. Au cours des dernières audiences, le secteur automobile et pratiquement tous les groupes industriels ont fait savoir que l’ACEUM était essentiel. On parle de groupes américains. Tout le monde a pu le constater. L’abordabilité est devenue un enjeu majeur et a un réel impact sur la popularité du président et de sa base électorale. Les élections de mi-mandat approchent à grands pas,
et la décision de la Cour suprême sur l’IEEPA, qui pourrait être rendue dès vendredi de cette semaine, devrait, selon moi, invalider les droits de douane imposés. Dans ce cas, l’issue dépendra entièrement de ce qu’ils décideront. Vont-ils exiger un remboursement des droits de douane collectés? On parle de 100 milliards de dollars. Si ça devait arriver, je pense qu’on verrait des justiciers des obligations commencer à s’agiter, et les marchés des titres du Trésor commenceraient à en ressentir les effets.
Beaucoup de variables entrent donc en jeu, et aucune d’entre elles n’a particulièrement favorisé l’administration. D’après moi, le fait de ne pas avoir accepté cet accord ne nous a pas causé de préjudice. J’espère sincèrement qu’on va y arriver, et j’espère que les États-Unis ne laisseront pas tomber leurs amis.
PETER HAYNES : Évidemment, on va suivre de près le déroulement des négociations sur l’ACEUM en 2026. Ces derniers jours, ou plutôt ces dernières semaines, Mark Carney a confirmé que l’ancien dirigeant de CPP Investment et BlackRock, Mark Wiseman, serait nommé ambassadeur du Canada à Washington à la mi-février, un poste qui est sans doute le deuxième plus important après celui de premier ministre, comme on a déjà eu l’occasion d’en parler. Frank, je sais que c’est un poste que vous connaissez mieux que personne. Wiseman est un négociateur de renom. Pensez-vous qu’il va jouer un rôle important dans les négociations commerciales entre le Canada et les États-Unis?
FRANK MCKENNA : Oui, je pense que son rôle va être essentiel. Quand j’étais à l’ambassade, on a négocié le dernier accord sur le bois d’œuvre résineux. L’ambassadrice actuelle, Kirsten Hillman, a joué un rôle déterminant dans la négociation de l’ACEUM. Et c’est exactement ce que va apporter Mark Wiseman lorsqu’il prendra ses fonctions.
J’ai passé deux heures avec lui hier. On a eu une excellente conversation. Il porte un intérêt certain au rôle et à tout ce que ça implique. Il connaît des gens. Son expérience professionnelle chez BlackRock, Lazard Frères et au sein des fonds de pension lui a permis de se constituer un réseau très solide. Il connaît les gestionnaires de patrimoine du monde entier. Il connaît beaucoup de dirigeants aux États-Unis.
Plus important encore, il a l’oreille du premier ministre. Et ce dernier lui accorde une grande confiance. C’est pourquoi je pense qu’il va faire office de négociateur. Il a des décennies d’expérience en affaires et, à mon avis, il a beaucoup de crédibilité des deux côtés de la frontière. Espérons donc qu’en juillet, lors de notre prochain balado, l’accord sera conclu, que tout ça sera derrière nous et que les échanges commerciaux pourront reprendre normalement.
PETER HAYNES : Oui, ça serait parfait. Frank, pour conclure, j’aimerais parler du secteur de l’énergie. C’est un secteur très complexe et controversé. Il comporte beaucoup de variables, mais il est extrêmement important pour l’économie canadienne. Cela étant dit, quelles sont, selon vous, les implications macroéconomiques pour le secteur énergétique canadien de la première mesure prise par le président Trump au Venezuela?
Il s’agit d’un nouveau canal. Vous avez certainement vu la réaction des actions en début de semaine. Elles se sont un peu redressées. De nombreux facteurs au sein du secteur pouvaient expliquer pourquoi le marché était déjà dominé par ces titres,
mais on va revenir à ma première question : quelles sont les répercussions macroéconomiques au Canada de la première mesure prise par Trump au Venezuela? Comme vous l’avez mentionné plus tôt, dites-m’en plus quant à la façon d’acheminer ce nouveau pipeline vers Tidewater le plus rapidement possible. Va-t-il passer par le nord de la Colombie-Britannique? Pensez-vous qu’il y aura moins de résistance, en raison de ce qu’il s’est passé au Venezuela, de la part des groupes autochtones ou du premier ministre de la Colombie-Britannique?
FRANK MCKENNA : Oui, oui, oui, et oui. Je n’ai jamais été autant confiant quant à l’avenir du secteur de l’énergie au Canada. Lorsque le premier ministre affirme que notre pays est bien placé pour devenir une superpuissance énergétique mondiale, je le crois, car toutes les mesures prises par le gouvernement vont dans ce sens. De plus, tous les Canadiens, partout au pays, adhèrent pleinement à cette ambition, y compris le Québec, la Colombie-Britannique et le reste du pays.
Je pense que les gens se rendent compte qu’avec la menace existentielle des États-Unis, on doit être maîtres de notre destin. On ne peut pas être attentistes et accepter l’imprévisibilité de nos voisins américains. À mon avis, on va devenir une puissance en matière d’énergie conventionnelle, avec un soutien accru pour l’acheminement par pipeline vers la côte Ouest, voire jusqu’à Churchill, je ne sais pas, mais en tout cas vers la côte Ouest. Au moins trois tracés sont envisagés, l’un vers Vancouver, l’autre vers la côte nord.
Tous ces éléments sont examinés avec la plus grande attention, et si les producteurs savent qu’il y a une sortie, ils augmenteront la production. Probablement un million de barils supplémentaires par jour seront produits au Canada. Et je suis convaincu que le projet de Pathways va se poursuivre, ce qui signifie un prix du baril de pétrole avantageux, car le coût de production aura été considérablement réduit.
Nos coûts actuels sont inférieurs à 20 $ le baril. Qui plus est, notre pétrole sera plus propre, et on disposera d’une technologie très sophistiquée pour soutenir cette production. Une quantité massive de GNL quittera la côte de la Colombie-Britannique, avec le soutien du gouvernement de la Colombie-Britannique et des Canadiens en général. Le charbon et le pétrole seront ainsi remplacés sur d’autres marchés à travers le monde, ce qui sera bénéfique pour le climat. Je pense aussi que le Canada va massivement soutenir l’énergie propre.
Ça va passer par le renouveau du nucléaire, un domaine dans lequel le pays est particulièrement bien placé avec des entreprises comme Cameco, Westinghouse et Brookfield, ainsi que par notre industrie nucléaire, notre abondance de gaz naturel, qui représente probablement la troisième ou quatrième réserves au monde en importance, l’énergie éolienne, qui est en train de gagner énormément de terrain grâce aux ressources éoliennes de Terre-Neuve, du Labrador, de la Nouvelle-Écosse et de l’est du Canada, qui atteignent maintenant toutes un point critique, et le développement de l’hydrogène, qui est également en cours.
Selon moi, le Canada a le potentiel pour devenir un chef de file dans le domaine de l’énergie conventionnelle et propre, ainsi que dans celui des technologies propres. Les sommes d’argent et la richesse qui vont être générées seront considérables, de l’ordre de 70 milliards de dollars provenant des marchés pétroliers. L’accès à des prix mondiaux pour notre pétrole, notre gaz et nos autres sources d’énergie dégagerait des marges financières importantes, qui pourraient être affectées à la santé, à l’éducation, au service de la dette et à des taux d’imposition plus concurrentiels. En résumé, j’ai rarement été aussi optimiste qu’en ce moment concernant notre pays.
PETER HAYNES : Je ne sais pas, après 72 mois passés à faire ce balado, je suis le seul à pouvoir voir… enfin, non, tout le monde peut voir votre sourire, mais pas les auditeurs du balado. C’est la première fois en six ans que je vous entends tenir des propos aussi optimistes dans ce balado, et c’est très encourageant.
Avant qu’on termine, Frank, tout le monde se prétend spécialiste du Venezuela. Que ce soit des articles publiés sur Substack. Que ce soit des anonymes sur Twitter qui s’improvisent spécialistes. Difficile pour les investisseurs de savoir à qui se fier pour obtenir des renseignements fiables. En ces temps critiques, Frank, j’aimerais vous demander à qui vous prêtez attention et où vous vous informez pour vous faire une idée précise de la situation au Venezuela et de ses répercussions géopolitiques.
FRANK MCKENNA : Je recommande à tout le monde de voyager. Il n’y a pas mieux. J’ai eu la chance de me rendre au Venezuela auparavant, et ces derniers jours, comme je l’ai dit, je suis allé en Argentine, en Uruguay et au Brésil. On apprend beaucoup de choses des gens qui vivent là-bas. J’ai eu l’occasion de parler à des expatriés vénézuéliens qui m’ont fourni des informations que je n’aurais jamais pu obtenir autrement.
Mais je lis tout ce que je peux chaque jour. Chaque jour, je lisais The Globe and Mail et le National Post. Je m’informe tous les jours sur Bloomberg, dans le New York Times, le Washington Post, le Wall Street Journal, sur la BBC et divers articles Substacks, en plus de regarder CNN et MSN et autant de Fox News que je peux supporter avant d’être obligé de changer de chaîne. Je suis exposé à un flux d’informations extrêmement dense, et ça me permet d’essayer de choisir et de mettre en perspective ce que j’écoute.
Mon conseil serait donc de rester à l’écoute. Le monde évolue à une vitesse fulgurante actuellement. De plus, assurez-vous d’avoir accès à différentes perspectives, car actuellement, aux États-Unis en particulier, de nombreux médias ont tendance à se cantonner à leur propre vision des choses. Les médias dont le public est démocrate fournissent des informations démocrates, et ceux dont le public est républicain fournissent des informations républicaines. Il faut vraiment faire l’effort de croiser les informations et de les mettre en perspective si vous voulez en tirer le meilleur parti.
PETER HAYNES : C’est un excellent conseil, Frank. On en reparlera dans quelques semaines. J’ai hâte de vous retrouver. Je tiens à vous remercier au nom de Valeurs Mobilières TD et de nos auditeurs pour nous avoir fait profiter de votre expertise. On espère que les choses seront plus calmes à l’avenir. Thank you.
FRANK MCKENNA : Tout à fait, Peter. Et on est à un mois ou deux du camp d’entraînement. Par ailleurs, j’aime certaines des mesures qui ont été prises.
PETER HAYNES : Oui, on en reparlera plus en détail dans le prochain balado. Merci, Frank.
FRANK MCKENNA : Très bien.
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Frank McKenna
Président suppléant, Valeurs Mobilières TD
Frank McKenna
Président suppléant, Valeurs Mobilières TD
À titre de président suppléant, Frank a pour mandat de soutenir l’expansion soutenue de Valeurs Mobilières TD à l’échelle mondiale. Il est membre de la direction du Groupe Banque TD depuis 2006 et a été premier ministre du Nouveau-Brunswick et ambassadeur du Canada aux États-Unis.
Directeur général et chef, Recherche, Structure des marchés et indices, Valeurs Mobilières TD
Peter Haynes
Directeur général et chef, Recherche, Structure des marchés et indices, Valeurs Mobilières TD
Peter Haynes
Directeur général et chef, Recherche, Structure des marchés et indices, Valeurs Mobilières TD
Peter s’est joint à Valeurs Mobilières TD en juin 1995 et dirige actuellement notre équipe Recherche, Structure des marchés et indices. Il gère également certaines relations clés avec les clients institutionnels dans la salle des marchés et anime deux séries de balados, l’une sur la structure des marchés et l’autre sur la géopolitique. Il a commencé sa carrière à la Bourse de Toronto au sein du service de marketing des indices et des produits dérivés avant de rejoindre Le Crédit Lyonnais (LCL) à Montréal. Membre des comités consultatifs sur les indices américains, canadiens et mondiaux de S&P, Peter a siégé pendant quatre ans au comité consultatif sur la structure du marché de la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario.